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Afrique du Sud : Standard Bank signe un financement inédit de 124 millions USD avec la première émission FLAC du continent

Il y a des financements qui ne servent pas à construire des routes, ni à lancer des usines. Ils servent à éviter qu’un pays paie, un jour, la facture d’une crise bancaire. C’est exactement le signal que vient d’envoyer Standard Bank Group en réussissant une opération inédite sur le continent : la première émission africaine de “FLAC notes”, une obligation pensée comme un tampon d’absorption des pertes en cas de choc systémique. Montant levé : 2 milliards de rands, soit environ 123,8 millions de dollars. Et un chiffre résume l’appétit du marché : plus de 10 milliards de rands d’offres, portées par plus de 30 investisseurs institutionnels, pour une émission structurée en quatre tranches.

Derrière l’annonce, un basculement silencieux mais puissant : l’Afrique du Sud adopte, par le marché, une logique qui s’impose depuis la crise financière mondiale. En cas de défaillance bancaire, ce sont d’abord les actionnaires et certains investisseurs qui encaissent le choc pas le contribuable.

FLAC, ou l’assurance anti-renflouement : “qui casse paie” avant l’État

FLAC signifie “financial loss-absorbing capacity”, capacité d’absorption des pertes financières. Le principe est direct. Ces obligations sont conçues pour être dépréciées ou converties en actions si une banque entre en procédure de résolution. Autrement dit, elles constituent un capital de secours “activable” en situation de crise, pour stabiliser l’établissement et éviter une spirale de panique.

C’est la logique du bail-in : au lieu de mobiliser l’argent public, on impose un ordre de pertes. Les premiers à absorber sont les niveaux de capital et d’instruments prévus pour ça. Une mécanique qui n’est pas qu’un exercice technique : c’est une manière de protéger la stabilité financière et de préserver les finances publiques, surtout quand la marge budgétaire d’un État est limitée.

Une émission sursouscrite : 10 milliards de rands d’offres pour 2 milliards levés

L’opération réussie par Standard Bank n’a pas été un simple “test”. Elle a été un stress-test de crédibilité. Les soumissions ont dépassé 10 milliards de rands, soit plusieurs fois le montant recherché. Plus de 30 investisseurs institutionnels ont répondu présent, un détail qui compte : ce type d’instrument exige des acheteurs capables de lire la réglementation, d’évaluer le risque de résolution, et d’accepter un produit qui n’est pas une obligation “classique”.

Pour Standard Bank, c’est aussi une victoire d’exécution. La banque parle d’un travail long, à la fois juridique, réglementaire, et de pédagogie auprès des investisseurs. Paul Burgoyne, responsable Trésorerie & Marché monétaire du groupe, résume l’esprit de l’opération en la présentant comme « l’aboutissement de nombreuses années de travail juridique et réglementaire » et d’une forte implication des institutionnels.

Un tournant africain dans une tendance mondiale déjà écrite ailleurs

Ce que Standard Bank vient de faire en Afrique du Sud s’inscrit dans une trajectoire internationale déjà balisée. En Europe comme aux États-Unis, les règles post-crise ont imposé une idée devenue norme : les banques doivent pouvoir être “résolues” sans argent public. Le Financial Stability Board (FSB) a d’ailleurs introduit la norme TLAC (“Total Loss-Absorbing Capacity”) pour les grandes banques internationales, afin de garantir qu’en cas de crise, le système tienne sans renflouement par l’État.

L’Afrique du Sud transpose désormais cette philosophie à sa manière : avec un instrument de marché, et un cadre légal qui rend cette mécanique crédible.

Le cadre sud-africain, entré en vigueur en 2023, change la perception du risque

Le “FLAC” n’existe pas dans le vide. Il repose sur un dispositif de résolution. Selon Moody’s, le cadre sud-africain entré en vigueur en 2023 est positif pour la crédibilité des créanciers seniors et des déposants. L’agence souligne aussi un point de contexte lourd : avec une capacité budgétaire contrainte, les autorités resteront probablement réticentes à renflouer les créanciers. Mais, ajoute Moody’s, le dispositif vise à protéger les créanciers seniors en faisant appel d’abord aux créanciers juniors et aux instruments FLAC si une banque venait à faillir.

Dit autrement : la hiérarchie de pertes devient plus lisible, et le marché sait qui doit absorber quoi un facteur clé de confiance.

Une mémoire sud-africaine : quand les “lifeboats” laissent des traces

L’Afrique du Sud n’est pas étrangère aux épisodes où l’État intervient. L’histoire financière du pays garde la trace de sauvetages soutenus par les pouvoirs publics, comme le fameux “lifeboat” de Bankorp à l’époque de l’apartheid, que des critiques estiment avoir surtout bénéficié à certains actionnaires. Cette mémoire compte : elle nourrit la volonté de bâtir des mécanismes où la crise ne se transforme pas en facture publique.

Le FLAC, dans ce décor, apparaît comme une réponse moderne : encadrée, anticipée, et “market-based”.

Pourquoi ça compte pour l’Afrique financière

Cette émission n’est pas seulement une innovation sud-africaine. Elle envoie un message aux marchés africains : la sophistication financière ne se limite pas aux eurobonds souverains. Elle touche aussi la résilience bancaire, la gestion de crise, et la crédibilité de l’architecture réglementaire.

Si d’autres banques africaines, dans des juridictions dotées de cadres de résolution robustes, s’engagent sur cette voie, un effet peut se produire : une montée en gamme progressive du marché de la dette bancaire sur le continent, avec des instruments mieux calibrés pour absorber les chocs et rassurer les déposants.

Une obligation qui ne finance pas l’économie… mais protège tout le système

Paradoxalement, le FLAC ne sert pas d’abord à financer des projets visibles. Il sert à financer quelque chose de plus précieux : la stabilité. En levant 124 millions USD via la première émission FLAC d’Afrique, Standard Bank vient d’inscrire un nouvel outil dans la boîte à outils du continent : celui qui permet, en cas de crise, de stabiliser une banque sans renflouement du contribuable.

Patrick Tchounjo

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