Marchés & Financements

7 300 milliards FCFA mobilisés hors FMI : le tournant du financement des États en UEMOA

Le chiffre est massif et il dit beaucoup plus qu’une performance de levée de fonds. À fin septembre, les États de l’UEMOA affichent 7 300 milliards de FCFA de ressources extérieures mobilisées hors FMI, comme si l’Union avait trouvé un couloir d’oxygène alternatif au prêteur de dernier ressort le plus scruté du continent. Sauf que derrière l’annonce, il y a une réalité plus tranchante, presque dérangeante : le “hors FMI” n’est pas seulement un choix de financement, c’est un choix de trajectoire, donc de risques, et un test de crédibilité pour les signatures souveraines… comme pour les banques qui les portent en portefeuille.

Ce basculement n’arrive pas dans le vide. Dans son Rapport sur la politique monétaire dans l’UMOA (septembre 2025), la BCEAO documente déjà l’accélération du recours aux ressources extérieures et, surtout, la place que ces financements sont appelés à prendre dans la couverture des déficits. La Banque centrale indique qu’au premier semestre 2025, le montant brut des ressources extérieures mobilisées par les États et ayant transité via la BCEAO s’est établi à 6 068,3 milliards FCFA, contre 4 887,5 milliards un an plus tôt. Le saut est spectaculaire, et il explique pourquoi un cumul plus élevé à fin septembre est devenu politiquement “vendable” : l’Union ne parle plus de quelques appuis, mais d’un mouvement de fond.

Le plus clivant n’est pourtant pas le volume, c’est le message implicite. Car la même BCEAO projette qu’en 2025, la couverture du déficit budgétaire serait assurée majoritairement par le financement net extérieur hors FMI, à hauteur de 59,7%, avant un reflux attendu à 25,6% en 2026. Autrement dit, le “hors FMI” n’est pas présenté comme un appoint, mais comme un pilier du mix de financement, au moins à court terme. Et c’est là que l’interprétation se divise.

Pour les gouvernements, la lecture est simple : mobiliser hors FMI, c’est éviter la narration politique coûteuse des programmes, leurs conditionnalités, et la symbolique d’un pilotage sous surveillance. C’est aussi reprendre la main sur le calendrier, diversifier les guichets, et envoyer un signal de normalisation : “nous avons accès à d’autres partenaires, donc nous ne sommes pas captifs”. Dans une zone où la stabilité extérieure est un enjeu central, cette capacité à attirer des ressources, à obtenir des appuis budgétaires, à structurer des financements de projets et à revenir sur les marchés internationaux, peut être brandie comme un marqueur de souveraineté financière.

Mais l’autre lecture, celle qui inquiète les analystes du risque et les banquiers, est plus froide : sortir du FMI ne veut pas dire sortir des contraintes, cela peut juste vouloir dire les payer plus cher, plus vite, et avec moins de filet. Le FMI est impopulaire, mais il joue souvent un rôle de catalyseur de confiance. Quand une signature s’éloigne de ce tampon, elle doit compenser par des termes acceptables pour les prêteurs, des maturités soutenables et une trajectoire budgétaire lisible. Sinon, le “hors FMI” devient une substitution qui fragilise : plus de pression sur le service de la dette, plus de risque de refinancement, et une exposition accrue au resserrement des conditions financières internationales, que la BCEAO elle-même cite comme un facteur de risque pour l’accès des États aux marchés.

Le débat devient encore plus intéressant quand on relie la mobilisation extérieure à la mécanique bancaire régionale. Dans l’UEMOA, les banques portent déjà une part significative du risque souverain via le marché régional des titres publics. Dès lors, chaque milliard mobilisé à l’extérieur peut produire deux effets opposés. Soit il soulage le marché domestique en réduisant la pression d’émission locale, libérant de la liquidité bancaire pour le crédit à l’économie. Soit il ne change rien au comportement budgétaire, et l’État additionne les canaux : il continue de lever massivement sur le marché régional tout en captant des ressources extérieures, ce qui reporte simplement la contrainte dans le temps et épaissit la facture future. Dans ce deuxième scénario, la liquidité se tend, le secteur privé est évincé, et le système bancaire devient encore plus dépendant des arbitrages du Trésor.

C’est ici que le “hors FMI” cesse d’être une ligne de communication pour devenir un sujet de supervision et de stabilité financière. Car si les ressources extérieures financent des investissements productifs, améliorent la base fiscale et renforcent les infrastructures, elles réduisent le risque à moyen terme et consolident la soutenabilité. Mais si elles servent d’abord à gérer l’urgence de trésorerie, à refinancer des déficits persistants ou à repousser les ajustements, l’Union gagne du temps au prix d’une vulnérabilité accrue. La BCEAO rappelle d’ailleurs que la plupart des États mettent en œuvre des programmes économiques et financiers soutenus par le FMI, avec une exception notable à l’époque évoquée, ce qui montre que le “hors FMI” cohabite encore avec l’architecture FMI plutôt qu’il ne la remplace.

Au fond, la question que pose ce cumul “à fin septembre” est moins “combien” que “à quel prix et pour quoi faire”. Un “hors FMI” sain est un hors FMI qui allonge les maturités, sécurise des conditions cohérentes, finance des projets transformateurs et réduit, à terme, la dépendance à l’endettement. Un “hors FMI” risqué est celui qui remplace un financement moins coûteux et plus structurant par des ressources plus chères, plus exposées aux humeurs du marché, et dont la charge retombera sur les budgets… puis sur le système bancaire local, appelé à absorber les chocs quand le cycle se retourne.

Dans cette zone monétaire, où les banques sont au cœur du financement des États, la mobilisation de ressources extérieures hors FMI est donc un marqueur double. Elle peut signaler une crédibilité renforcée et une capacité de structuration financière plus mature. Elle peut aussi annoncer une nouvelle phase de dépendance, plus discrète, mais potentiellement plus coûteuse. Et c’est précisément ce qui rend le sujet clivant : le “hors FMI” est présenté comme une liberté, alors qu’il peut, mal calibré, devenir une contrainte plus dure encore.

Patrick Tchounjo

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