CEMAC : le Basel AML Index 2025 place la région dans la zone rouge du blanchiment

Il suffit parfois d’un classement pour faire remonter une angoisse que les banquiers connaissent déjà par cœur : celle du “de-risking”, des correspondants qui se crispent, des virements qui prennent des jours, des questionnaires conformité qui s’allongent à l’infini. Dans l’édition 2025 du Basel Anti-Money Laundering Index, les six pays de la CEMAC se retrouvent projetés dans le haut du tableau des juridictions les plus vulnérables au blanchiment de capitaux et aux crimes financiers associés.
Le Tchad s’affiche au 4e rang mondial (score 7,56), juste derrière la République démocratique du Congo (RDC), 3e (score 7,63). La Guinée équatoriale suit au 5e rang (7,55), le Gabon au 8e (7,46), la Centrafrique au 9e (7,44) et la République du Congo au 11e (7,27). Le Cameroun, lui, apparaît plus loin, 30e (6,41), mais reste dans la zone des pays à risque élevé.
À l’échelle régionale, l’image est rude : une Afrique centrale qui concentre les alertes, au moment même où les autorités monétaires et les superviseurs tentent de muscler la conformité dans les banques, les microfinances et les assurances. Et surtout, au moment où l’attractivité financière se joue de plus en plus sur un mot devenu décisif : la confiance.
Un thermomètre, pas un tribunal
Le Basel AML Index n’est pas une enquête judiciaire, ni une mesure du “volume” de blanchiment réellement commis. C’est un indice de vulnérabilité, construit par le Basel Institute on Governance, à partir de 17 indicateurs publics agrégés sur une échelle de 0 à 10.
Son intérêt et sa force tient à sa mécanique : il combine la solidité du cadre LBC/FT et l’environnement de gouvernance dans lequel ce cadre doit fonctionner. La pondération dit tout : 50% du score repose sur la qualité du dispositif AML/CFT/CPF ; 17,5% sur les risques de corruption et de fraude ; 17,5% sur la transparence financière ; 10% sur les risques politiques et juridiques ; et 5% sur la transparence publique et la redevabilité
Dernier détail, rarement lu mais essentiel : la collecte de données pour l’édition publique 2025 a été finalisée le 10 novembre 2025. Autrement dit, tout ce qui a évolué après cette date n’apparaît pas dans le score.
Pourquoi la CEMAC remonte si haut : le triptyque qui plombe les scores
Dans la CEMAC, le problème n’est pas l’absence de textes. L’espace dispose d’une architecture régionale : la COBAC pour la supervision bancaire et le GABAC comme bras régional de la lutte anti-blanchiment, inscrit dans le réseau des organismes de type GAFI.
Ce que le classement raconte, en creux, c’est autre chose : la difficulté à transformer la réglementation en résultats visibles et réguliers.
Premier angle mort : l’exécution. Les textes peuvent être relativement alignés, mais les capacités réelles (inspecteurs, outils de supervision, données, contrôle sur place, suivi des sanctions) restent souvent limitées et inégales. Or, dans la méthodologie du Basel AML Index, c’est précisément la qualité du dispositif et de son fonctionnement qui pèse le plus lourd.
Deuxième nœud : corruption et fraude. Le score se nourrit d’indicateurs où la perception et les risques structurels comptent. Résultat : dès que la gouvernance publique vacille, la vulnérabilité AML grimpe mécaniquement. Pour les banques, c’est la zone la plus coûteuse : marchés publics, paiements d’intermédiation, flux extractifs, sous-traitance opaque, chaînes de société-écrans.
Troisième fracture : transparence financière. Qui détient quoi ? Qui contrôle quoi ? Et comment l’argent circule-t-il réellement ? La transparence des bénéficiaires effectifs, la qualité des registres, la traçabilité des flux, l’usage du cash et le contrôle des opérations transfrontalières deviennent des points de rupture. Là encore, l’indice accorde une place importante à ces dimensions.
Ce classement, les banques le paient cash
Dans les sièges des banques de la sous-région, personne n’ignore ce que signifie une étiquette “haut risque”. Ce n’est pas qu’une question d’image. C’est une variable de gestion.
D’abord, parce que les banques correspondantes – celles qui ouvrent l’accès au dollar, à l’euro, aux paiements internationaux et aux lettres de crédit – deviennent plus exigeantes. Elles demandent plus de preuves, plus de reporting, plus de garanties. Les revues KYC/KYB se multiplient, les délais s’allongent, et parfois les lignes se réduisent.
Ensuite, parce que la conformité coûte de plus en plus cher : systèmes de filtrage et de monitoring transactionnel, qualité de la donnée, formation continue, audit interne, remédiation KYC à grande échelle. Dans une zone où les marges bancaires sont déjà sous pression, la conformité devient une dépense structurelle, non négociable.
Enfin, parce que le risque AML finit par peser sur l’attractivité : investisseurs plus prudents, due diligences plus longues, prime de risque plus élevée, et “paperasse” plus lourde pour les financements structurés, les projets PPP ou les opérations de marché.
Le paradoxe : des réformes qui avancent, une perception qui colle
La région n’est pas immobile. Elle multiplie les séminaires, les textes, les sensibilisations, les dispositifs de coopération.
Mais la perception internationale se fabrique rarement sur l’intention. Elle se fabrique sur trois preuves concrètes :
Des évaluations et des suivis qui montrent des progrès mesurables ;
Une application visible (contrôles crédibles, sanctions dissuasives, confiscations, coopération judiciaire) ;
Une donnée plus robuste (déclarations, exploitation de renseignement financier, traçabilité, capacité d’enquête).
Tant que ces trois courbes ne montent pas en même temps, la CEMAC restera, aux yeux du marché, un espace où l’on exige “plus de documents” avant de faire passer un paiement.
Ce qui peut changer la trajectoire : la preuve, encore la preuve
Pour sortir durablement de la zone rouge, le chantier est moins théorique qu’opérationnel.
Supervision bancaire plus tranchante, basée sur les risques : inspections ciblées, sanctions proportionnées mais réellement dissuasives, et suivi des plans correctifs.
Transparence des bénéficiaires effectifs : registres fiables, consultables, exploitables par les banques et les assujettis, et mécanismes de vérification.
Coopération CRF–justice–douanes : circulation de l’information, enquêtes financières, gels et saisies qui deviennent visibles parce que c’est ce que regardent les correspondants et les investisseurs.
Au fond, le Basel AML Index 2025 ne condamne pas : il avertit. Il rappelle que, dans la bataille de la crédibilité financière, l’Afrique centrale ne sera pas jugée sur ses textes, mais sur sa capacité à produire, année après année, des résultats LBC/FT incontestables, ceuxCEMAC : le Basel AML Index 2025 place la région dans la zone rouge du blanchiment qui rassurent les marchés, stabilisent les banques, et redonnent de l’oxygène à l’intégration régionale.
Patrick Tchounjo



