Marchés & Financements

Burkina : Coris Bank et la SONABHY scellent un pacte de 200 millions $

Dans un pays où le litre de carburant est un baromètre social autant qu’un intrant économique, le financement de la chaîne pétrolière n’est jamais un sujet neutre. Selon des sources locales, Coris Bank International SA (CBI) a signé avec la Société nationale burkinabè d’hydrocarbures (SONABHY) une convention de partenariat portant sur 200 millions de dollars, soit environ 112 milliards FCFA, afin de soutenir la continuité des opérations d’importation, de stockage et de distribution des produits pétroliers.

Derrière le chiffre, un message : la liquidité devient un enjeu de souveraineté énergétique, et les banques régionales entendent occuper le centre du jeu.

Un financement “stratégique” pour un opérateur systémique

La SONABHY n’est pas une entreprise comme les autres. L’opérateur public est au cœur du dispositif national : il organise l’approvisionnement du pays en produits pétroliers et pilote une partie des infrastructures et de la logistique associées. Sur son site institutionnel, l’entreprise rappelle son statut de société d’État et son rôle au service de l’économie et du consommateur burkinabè.

Dans cet écosystème, l’argent est une matière première. La SONABHY achète sur le marché international en dollars, ce qui expose mécaniquement son modèle aux doubles chocs : prix du baril et taux de change. Autrement dit, même lorsque la logistique tient, la trésorerie peut casser la chaîne.

C’est précisément là que le partenariat annoncé prend sa logique : stabiliser le “nerf de la guerre” (les paiements fournisseurs, les couvertures, les garanties) pour éviter que la tension financière ne se transforme en tension d’approvisionnement.

Pourquoi 200 millions $ comptent plus que 200 millions $

Dans les marchés pétroliers, la confiance se paie cash. Plusieurs épisodes récents en Afrique de l’Ouest ont montré qu’un importateur public peut se retrouver pris entre des exigences de prépaiement, des délais de règlement plus courts et un renchérissement du risque perçu par les contreparties.

La SONABHY, de son côté, s’inscrit dans une trajectoire où les besoins financiers suivent l’ambition : montée en puissance des capacités, sécurisation des dépôts, continuité logistique. Un exemple illustre l’échelle des investissements : le dépôt d’hydrocarbures de Péni, d’une capacité de 104 000 m³, inauguré en janvier 2025, a été présenté comme une infrastructure structurante.

Dans ce contexte, 200 millions $ ressemblent moins à un “prêt” qu’à un outil de stabilisation macro-économique, tant les carburants irriguent les transports, l’agriculture, l’industrie et le coût de la vie.

Coris Bank : la banque qui finance les “nerfs” de l’État

Pour Coris Bank International SA, l’intérêt est double.

D’abord, un intérêt bancaire classique : un financement structuré sur un acteur public central, adossé à des flux prévisibles et à une mission régalienne, peut être conçu comme un actif stratégique à condition que le montage maîtrise les risques (gouvernance, conformité, traçabilité des flux, suivi logistique).

Ensuite, un intérêt de positionnement : la banque burkinabè consolide, année après année, son image d’institution pivot du financement domestique. La presse économique locale souligne la place de CBI dans le financement de l’économie nationale et la solidité de ses agrégats.

Dans une région où les projets structurants ont longtemps dépendu de ressources extérieures, le signal est fort : des banques africaines veulent porter le financement des secteurs vitaux, y compris quand ils sont exposés à la volatilité mondiale.

L’équation technique : financer l’énergie sans fragiliser le risque

Un partenariat de cette taille se joue sur trois équilibres et chacun parle directement aux banquiers.

Continuité d’approvisionnement vs. risque de marché
Quand la SONABHY achète en dollars, elle internalise un risque de change structurel. La question devient alors : le financement intègre-t-il des mécanismes de couverture, des marges de sécurité et un pilotage dynamique des besoins de trésorerie ?

Vitesse des flux vs. gouvernance
Un opérateur systémique doit payer vite, livrer vite, stocker vite. Mais plus les flux accélèrent, plus la banque doit exiger des garde-fous : documentation, traçabilité, reporting, contrôle interne. C’est le cœur des financements “structurés” modernes : financer, oui mais financer avec une gouvernance outillée.

Soutenabilité vs. coût de l’argent
Dans un environnement de taux élevés et de pressions budgétaires, la structure de coût du financement compte. Le bon montage est celui qui réduit la probabilité d’une rupture, sans transférer un fardeau financier insoutenable sur la chaîne (et, in fine, sur les ménages).

Un enjeu politique, au sens strict

Au Burkina Faso, l’énergie est un dossier politique parce qu’il touche immédiatement la mobilité, l’activité économique et la stabilité sociale. La SONABHY elle-même s’est engagée dans des objectifs de continuité d’approvisionnement (“zéro rupture”), qui nécessitent des moyens financiers conséquents.

Vu de Ouagadougou, le partenariat avec Coris Bank peut donc être lu comme une pièce d’une stratégie plus large : sécuriser l’économie réelle en renforçant les maillons critiques (stocks, logistique, paiements, capacité de réaction).

Ce que ce deal dit de l’Afrique bancaire francophone

Ce type d’opération raconte aussi une évolution plus profonde : la bancarisation du risque souverain et du risque stratégique par des acteurs régionaux.

Concrètement, cela signifie :

  • des banques qui ne se limitent plus à financer le commerce et les PME, mais structurent des solutions pour des entreprises publiques “systémiques” ;
  • une montée en compétence sur les montages complexes (garanties, lignes revolving, trade finance, covenants, reporting) ;
  • une redéfinition du rôle des banques locales : elles deviennent des infrastructures financières au même titre que les ports, les dépôts ou les corridors.

Le partenariat Coris–SONABHY, s’il se confirme dans ses modalités opérationnelles, pourrait ainsi devenir un cas d’école : comment une banque d’Afrique de l’Ouest contribue, par la liquidité et l’ingénierie financière, à tenir une chaîne énergétique nationale face aux chocs extérieurs.

Patrick Tchounjo

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