Marchés & Financements

CEMAC : CCA Bank entre dans la cour des grands avec 30 milliards FCFA sur un méga-projet au et Cameroun et au Congo

Dans les coulisses feutrées du financement en zone CEMAC, un signal passe rarement inaperçu : quand une banque “locale” remplace des filiales adossées à des groupes internationaux… parce qu’elles tardent à décider. C’est exactement l’histoire qui se dessine autour du plan de développement du champ pétrolier onshore Mengo Kundji Bindi II (MKB II) au Congo, porté par Trident OGX Congo.

Le projet, calibré à 200 milliards FCFA, a mis en place un schéma classique sur le papier, mais révélateur dans l’exécution : BSCA Bank a reçu le mandat d’arrangeur et a constitué un pool bancaire où figuraient notamment BGFIBank Congo, Crédit du Congo et Ecobank Congo. Sauf que la mécanique s’est grippée. Selon des documents consultés par la BEAC et relayés par la presse économique, Ecobank Congo et Crédit du Congo ont été retirés du pool en raison de “retards significatifs” dans la prise de décision, attribués à l’éloignement de leurs maisons-mères et à une inertie jugée incompatible avec le calendrier. Ils ont été remplacés par CCA Bank Cameroun.

Le pari CCA Bank : entrer par la porte des projets “structurants”

Dans l’architecture finale, CCA Bank apporte 30 milliards FCFA au financement du plan MKB II. Une injection qui, au-delà du montant, raconte une bascule : CCA Bank ne se contente plus de la banque de détail et des PME. Elle s’adosse désormais à des montages de financement de projets extractifs, où les risques sont plus complexes, les maturités plus longues, et la discipline d’exécution non négociable.

Cette montée en gamme intervient dans un moment très particulier du cycle monétaire régional : la BEAC assume un pilotage plus restrictif, tout en réactivant de manière ciblée des leviers capables d’orienter le crédit vers l’investissement productif.

Le guichet spécial de refinancement : la BEAC en soutien direct… mais encadré

Le point clé du dossier, c’est l’entrée explicite de la BEAC via son guichet spécial de refinancement (ex “guichet B”), une fenêtre dédiée au refinancement des crédits à moyen terme destinés à l’investissement productif. La règle est structurante : le refinancement BEAC ne doit pas excéder 60% du coût global du projet, ce qui, en théorie, ouvrait une marge maximale de 120 milliards FCFA sur un projet de 200 milliards. Dans les faits, BSCA Bank a sollicité 95 milliards FCFA, le solde devant provenir des apports de Trident OGX Congo.

La BEAC a validé la totalité du refinancement demandé. La décision a été entérinée lors de la session du Comité de politique monétaire (CPM) du 15 décembre 2025 : 95 milliards FCFA mobilisés, maturité 5 ans, sans différé d’amortissement, au TIAO (taux directeur).

Or, ce CPM du 15 décembre 2025 est aussi celui qui a relevé les taux directeurs de 25 points de base, portant le TIAO à 4,75% (et la facilité de prêt marginal à 6,25%). Autrement dit, le refinancement des banques sur ce guichet se fait dans un environnement de coût du money plus élevé, ce qui renforce la dimension “sélective” des dossiers qui passent.

Une lecture clivante : soutien à l’investissement… ou financiarisation de l’extractif ?

Le dossier est politiquement et financièrement sensible, car il pose une question que beaucoup d’acteurs évitent : jusqu’où une banque centrale doit-elle aller dans l’appui à des projets sectoriels ? Les défenseurs y verront une réponse pragmatique : dans des marchés bancaires où la liquidité de long terme reste rare, le guichet spécial permet de transformer des projets “impossibles à financer” en projets “bancables”, à condition que les banques prennent leur part et que le promoteur apporte du capital.

Les sceptiques, eux, pointeront un risque de signal : quand l’investissement productif est majoritairement porté par l’extractif, le mécanisme peut être perçu comme un canal de priorisation implicite des hydrocarbures et des mines, au moment même où les discours publics insistent sur diversification, agro-industrie et industrialisation.

Mais dans l’immédiat, une vérité s’impose : sur le terrain, la rapidité d’exécution fait la différence. Et sur ce point, le remplacement d’acteurs jugés lents par CCA Bank a une valeur de message.

Un deuxième front : CCA Bank attendue sur le fer, côté Cameroun

L’empreinte ne s’arrêterait pas au Congo. Selon des sources citées, CCA Bank ferait aussi partie d’un pool de banques mobilisées autour du projet G-Stone (gisement de fer Grand Zambi), avec une contribution annoncée de 4,1 milliards FCFA, également en lien avec le guichet spécial de refinancement.

Même si le montant est plus modeste, l’enjeu est stratégique : se positionner dans un pipeline de projets structurants, là où se négocient les relations de long terme, la réputation d’arrangeur, et l’accès à des flux de financement répétés.

CCA Bank : d’une coopérative locale à une banque qui joue régional

Le virage est d’autant plus notable que l’ADN de CCA Bank est domestique. Créée à Bafoussam, passée par le statut de microfinance avant de devenir banque universelle, l’institution s’est progressivement imposée comme un acteur qui compte au Cameroun. Son rapport annuel 2024 met en avant un produit net bancaire de 53,6 milliards FCFA, un résultat net de 19,1 milliards FCFA et un total de bilan de 837 milliards FCFA.

La question qui se pose désormais est simple, presque brutale : CCA Bank peut-elle transformer ces deals en capacité durable de structuration régionale, sans dégrader son profil de risque ? Dans la CEMAC, l’histoire bancaire est remplie d’institutions qui ont grandi trop vite en empilant les expositions sectorielles.

Le marché, lui, regarde une métrique : la capacité à financer, mais surtout à tenir la performance quand les cycles se retournent. Et sur l’extractif, les cycles finissent toujours par se retourner.

Patrick Tchounjo

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