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Afreximbank rompt avec Fitch : la bataille de la notation du risque africain est lancée

La rupture est nette, et le signal politique autant que financier. Afreximbank a officialisé la fin de sa relation de notation avec Fitch Ratings, actant un divorce après des mois de désaccords sur la lecture de son risque de crédit, la reconnaissance de son statut de créancier privilégié et le traitement comptable de certaines expositions souveraines africaines.

Dans un marché où la notation conditionne le coût du refinancement, la décision n’est jamais anodine. Elle intervient dans un contexte où la banque panafricaine, basée au Caire, est devenue une source de financement critique pour des États africains en difficulté d’accès aux marchés internationaux, et où l’interprétation de ses prêts souverains est devenue le cœur d’un bras de fer avec les agences occidentales.

Une méthodologie jugée “hors mandat”

Dans sa communication, Afreximbank met en avant une conviction simple mais explosive pour une institution notée : Fitch, selon elle, ne refléterait plus une compréhension fidèle de sa mission et de son mandat. La banque estime que l’agence applique une grille qui rapproche ses prêts souverains d’un crédit commercial classique, alors qu’elle revendique une architecture juridique et institutionnelle spécifique, adossée à son traité constitutif et à sa vocation de financement du commerce et du développement économique africain.

Ce désaccord s’était déjà matérialisé publiquement lorsque Afreximbank a contesté l’analyse de Fitch à la suite d’une dégradation, dénonçant une lecture jugée erronée de sa participation supposée à des restructurations de dettes souveraines, et rappelant qu’une telle implication serait incompatible avec son traité.

Le point de rupture : Ghana, Zambie et la question des provisions

La fracture s’est creusée autour d’un sujet technique qui, en finance, devient vite politique : faut-il provisionner, et à quel niveau, des expositions sur des pays en défaut ou en stress, comme le Ghana ou la Zambie, sans que cela n’équivaille à reconnaître une restructuration ou une perte avérée ?

Fitch a justifié sa position par une perception de risques de crédit élevés, des préoccupations de transparence sur la performance de certaines expositions et une appréciation plus sévère du cadre de gestion des risques. L’agence a aussi mis en avant la question du statut de créancier privilégié, considérant qu’il pourrait ne pas protéger Afreximbank si des États l’intègrent à leurs discussions de traitement de dette.

Afreximbank, de son côté, insiste sur sa conformité aux normes internationales, notamment sur les règles de classification et de provisionnement, et rejette l’idée qu’elle devrait être traitée comme un prêteur ordinaire dans des cadres de restructuration.

Une note abaissée à la frontière du spéculatif

C’est dans ce climat que Fitch a abaissé la note d’Afreximbank à BBB- avec perspective négative, la plaçant au bas de l’investment grade, à un cran seulement de la catégorie spéculative. Dans sa documentation, Fitch évoque notamment une vision plus prudente du portefeuille souverain, des questions de transparence et une lecture plus critique de la gouvernance du risque.

Ce détail de classement compte plus qu’il n’y paraît. À ce niveau, une nouvelle dégradation changerait la base d’investisseurs éligibles, renchérirait mécaniquement certains financements et pourrait déclencher des clauses de gestion du risque chez certains porteurs. C’est précisément ce que redoutent les émetteurs lorsqu’une perspective devient négative.

Le statut de créancier privilégié, une notion sans “juge” unique

Au centre de la controverse, il y a une notion que la finance internationale a longtemps acceptée sans toujours la codifier : le preferred creditor status, ce statut de créancier privilégié classiquement associé au FMI ou à la Banque mondiale, et qui protège généralement leurs créances lors des restructurations. La difficulté, c’est qu’il repose d’abord sur la pratique, la reconnaissance par les États et l’écosystème des créanciers, plus que sur une autorité mondiale unique.

Afreximbank affirme que son accord d’établissement, signé par des États africains, lui confère ce statut et encadre sa relation avec ses membres, dont beaucoup sont aussi actionnaires. La banque rappelle régulièrement que cette architecture juridique interdit de la traiter comme un créancier restructurable dans les mêmes conditions qu’un prêteur commercial.

Cette position a été appuyée politiquement à l’échelle continentale. Le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs, adossé à l’Union africaine, a publiquement contesté la démarche de Fitch, critiquant une classification jugée discutable de certaines expositions souveraines et appelant à une relecture des critères et des hypothèses.

Mais la réalité des restructurations de dettes souveraines est implacable : lorsque des États négocient, ils cherchent à embarquer le plus grand nombre de créanciers, et la frontière entre dette commerciale et dette institutionnelle devient une zone grise, surtout si le prêteur n’est pas perçu comme pleinement concessionnel ou si sa base d’actionnaires inclut aussi des intérêts privés, comme c’est le cas d’Afreximbank.

Une banque devenue indispensable quand les marchés se ferment

Si le débat est si sensible, c’est parce qu’Afreximbank s’est imposée comme une bouée de financement pour plusieurs pays africains depuis le durcissement des conditions sur les marchés internationaux. Quand les eurobonds se ferment, quand l’aide concessionnelle se réduit, quand les banques commerciales reculent, l’institution du Caire apparaît comme l’un des rares guichets capables de mobiliser vite et gros, souvent pour soutenir les importations stratégiques, les équilibres de balance des paiements ou des opérations d’urgence.

Cette montée en puissance a un revers : plus une institution prête aux souverains en stress, plus sa signature dépend de la confiance des marchés sur la qualité de ses actifs et sur sa capacité à maintenir, justement, un traitement privilégié de ses créances.

Après Fitch, la carte de la diversification des notations

Rompre avec Fitch ne signifie pas sortir du radar des agences. Afreximbank reste notée par d’autres acteurs, dont Moody’s, et plusieurs agences non occidentales qui ont, ces derniers mois, maintenu une lecture plus favorable ou plus stable de son profil.

Moody’s, de son côté, a abaissé la note long terme d’Afreximbank à Baa2 et a ajusté sa perspective, dans un mouvement qui montre que les inquiétudes sur la qualité d’actifs et l’accès au financement existent aussi en dehors de Fitch, même si les méthodologies ne sont pas identiques, notamment sur la question du preferred creditor status.

Dans ce jeu, Afreximbank semble assumer une stratégie de contrôle narratif : contester frontalement une méthodologie jugée déconnectée, tout en s’appuyant sur des notations alternatives pour continuer d’adresser les investisseurs.

Une rupture qui dépasse Afreximbank

Cet épisode s’inscrit dans une séquence plus large où l’Afrique conteste de plus en plus ouvertement la manière dont le risque du continent est évalué, et où l’idée d’une souveraineté financière passe aussi par la souveraineté de la notation. L’Union africaine a d’ailleurs porté l’ambition de lancer une agence panafricaine de notation, dans un climat alimenté par les polémiques récurrentes autour des “Big Three” et de leurs biais supposés.

Pour les marchés, la question de fond reste pragmatique : une rupture avec Fitch peut être perçue comme une affirmation d’indépendance, ou comme un risque de transparence, selon la qualité d’information fournie ensuite, la cohérence des états financiers et la capacité de la banque à maintenir une discipline de communication irréprochable.

Le test final : la confiance des investisseurs

À court terme, l’enjeu est de stabiliser la perception du risque, alors que les investisseurs cherchent des repères clairs sur l’exposition souveraine, les mécanismes de protection et la trajectoire de solvabilité. Fitch, dans ses analyses, a mis en avant des préoccupations sur la transparence et la gouvernance du risque, tandis qu’Afreximbank réplique en s’appuyant sur son traité, sa conformité comptable et le soutien de ses actionnaires.

La rupture avec Fitch ne clôt donc pas le débat, elle le déplace. Elle transforme une divergence technique en un bras de fer symbolique sur une question désormais centrale pour la finance africaine : qui décide, et selon quelles règles, de la perception du risque africain dans les portefeuilles mondiaux ?

Sur ce terrain, Afreximbank joue une partie à forts enjeux. Non seulement pour son propre coût de financement, mais aussi pour la place des institutions financières africaines dans un système où la notation n’est pas qu’un verdict, mais un rapport de force.

Patrick Tchounjo

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