Assurances Cameroun : l’IARD rafle 66% du marché en 2024, la Vie reste derrière

Un chiffre qui raconte tout : 288,7 milliards FCFA… dont 190,3 milliards pour l’IARD
Au Cameroun, l’assurance n’a pas seulement progressé en 2024 : elle a révélé sa vraie colonne vertébrale. Sur les 288,7 milliards FCFA de primes générées par le secteur, la branche Incendie–Accidents–Risques divers (IARD) a produit à elle seule 190,3 milliards FCFA, soit environ 66% du chiffre d’affaires des compagnies. Face à elle, l’assurance Vie pèse 98,4 milliards FCFA. Ces indicateurs ont été publiés par le ministère des Finances (Minfi) dans ses chiffres clés du marché pour l’exercice 2024, rendus publics le 18 février 2026.
Derrière cette domination de l’IARD, il y a une lecture simple, presque intuitive : le marché camerounais reste d’abord porté par les besoins immédiats de protection et de couverture des risques du quotidien et des activités économiques, là où la Vie, plus liée à l’épargne longue et à la préparation de l’avenir, avance à un autre rythme.
2024 vs 2023 : une progression qui confirme, sans euphorie
Le Minfi souligne que la performance 2024 marque une progression par rapport à 2023, où le marché s’était stabilisé autour de 274,6 milliards FCFA. Le mouvement est important : il montre une croissance réelle, mais surtout un secteur qui consolide ses bases, plutôt qu’un simple “pic” passager.
Et c’est exactement là que l’information devient bancaire. Car une assurance qui croît, c’est aussi un secteur qui collecte davantage de primes, place davantage d’actifs, et devient progressivement plus structurant dans la circulation de l’épargne institutionnelle avec des effets indirects sur la liquidité, la dette publique, et les circuits de financement de l’économie.
Des fondamentaux jugés solides : couverture à 112,27% et solvabilité à 353,17%
Le rapport du Minfi met en avant « la solidité des fondamentaux du secteur ». Deux chiffres font office de “barrières de sécurité” pour la stabilité financière. Le taux de couverture des engagements réglementés s’établit à 112,27% pour l’ensemble du marché, indiquant que les compagnies disposent des actifs nécessaires pour faire face à leurs obligations contractuelles. La marge de solvabilité globale est affichée à 353,17%, bien au-dessus des exigences minimales.
Pour le système financier, c’est un message rassurant : ces niveaux suggèrent une capacité d’absorption des chocs et une assise patrimoniale confortable. Dans une économie où les sinistres peuvent être massifs (accidents, incendies, risques industriels, sinistres climatiques), la solvabilité n’est pas un indicateur “technique” : c’est la différence entre une promesse d’indemnisation et une crise de confiance.
Mais un caillou dans la chaussure : 31,8 milliards FCFA d’arriérés de primes
Toutefois, le document du Minfi met aussi sur la table un sujet qui fâche, parce qu’il touche directement à la discipline du marché : les arriérés de primes cumulés s’élèvent à 31,8 milliards FCFA. Le ministère y voit l’illustration de défis persistants liés au recouvrement.
Là encore, l’angle bancaire est évident. Des primes impayées, c’est un risque de trésorerie pour les assureurs, un frottement dans la chaîne de paiement, et souvent un reflet des tensions financières chez certains assurés, notamment entreprises. C’est aussi, pour le secteur, une ligne de fracture : vous pouvez afficher une solvabilité confortable, mais si la collecte est irrégulière, la qualité de service et la vitesse d’indemnisation finissent par en payer le prix.
Le vrai juge de paix : la vitesse d’indemnisation, pas seulement le volume de primes
Le Minfi insiste sur un point essentiel : l’efficacité d’une compagnie ne se mesure pas uniquement à sa capacité à vendre, mais à sa capacité à indemniser rapidement. Sur une période de trois ans, le classement 2024 des entreprises les plus diligentes place Atlantique en tête avec un taux de remboursement de 87,99%, suivie de AGC (86,40%), Royal (86,27%), Zenithe (84,63%) et Prubgi (84,43%).
Ce palmarès n’est pas anecdotique. Dans l’assurance, la réputation ne se construit pas sur les contrats signés, mais sur le moment critique où l’assuré attend une réponse et un paiement. C’est là que se fabrique, ou se détruit, la confiance. Et cette confiance, dans un pays où l’assurance reste encore perçue par beaucoup comme une obligation administrative plutôt qu’un réflexe de protection, vaut de l’or.
Pourquoi l’IARD domine, et pourquoi cela intéresse aussi les banques
Quand l’IARD pèse 66% du marché, cela signifie que le secteur est largement alimenté par des risques “courts”, avec des sinistres potentiellement fréquents, et des cycles de gestion plus rapides que ceux de l’assurance Vie.
Pour les banques, cela compte à trois niveaux. D’abord, parce que l’IARD accompagne l’activité économique : entreprises, infrastructures, mobilité, commerce. Ensuite, parce que la qualité d’indemnisation influe directement sur la continuité des activités et la capacité de remboursement de certains clients après un choc. Enfin, parce que la Vie, quand elle prend plus de poids, crée des poches d’épargne longue qui peuvent renforcer, à terme, la profondeur financière du pays. Autrement dit, la structure IARD/Vie est aussi une lecture de la maturité financière d’un marché.
Le Minfi au cœur du jeu : régulation et supervision sous le cadre CIMA
Il faut aussi rappeler que le marché n’avance pas en roue libre. Le Minfi encadre et régule le secteur des assurances au Cameroun à travers ses structures compétentes, dans le cadre du Traité de la Conférence Interafricaine des Marchés d’Assurances (CIMA).
Cette articulation est centrale : plus le marché grossit, plus l’exigence de supervision, de transparence et de protection des assurés devient non négociable. Et plus les indicateurs deviennent publics, plus la pression s’installe sur la qualité de service, la gestion des sinistres et la solidité financière.
Le Cameroun dispose d’un marché d’assurances en progression, dominé par l’IARD, avec des fondamentaux jugés solides, mais aussi une alerte sur la discipline de paiement des primes. Et au milieu de tout cela, un révélateur simple : la célérité d’indemnisation devient un critère de compétitivité aussi important que la tarification.
Pour les assurés, c’est une question de confiance. Pour les entreprises, c’est une question de survie après sinistre. Pour les banques, c’est un paramètre de risque et de continuité économique. Et pour le régulateur, c’est le cœur du contrat social de l’assurance : collecter, couvrir, payer.
Patrick Tchounjo



