Cameroun : 659,4 milliards FCFA de crédits, la microfinance domine la CEMAC

Au Cameroun, la microfinance n’est plus un “plan B” du financement : c’est devenu un moteur à part entière, capable d’arroser l’économie réelle à une échelle que la sous-région regarde avec une forme de mélange entre admiration et prudence. Selon la Commission bancaire de l’Afrique centrale (COBAC), les établissements de microfinance (EMF) exerçant au Cameroun ont porté en 2024 un encours de 659,4 milliards de FCFA de crédits aux agents économiques, soit près de 1,2 milliard USD. Dans le même mouvement, le régulateur souligne une progression d’environ 41 milliards de FCFA sur un an, un signal de traction qui confirme une réalité simple : quand l’accès bancaire reste inégal, la microfinance devient la première porte d’entrée du crédit pour une partie massive des ménages et des petites activités.
57,6% du marché CEMAC : le Cameroun “aspire” la majeure partie du crédit microfinance
Le chiffre qui résume l’hégémonie est brutal : le Cameroun représenterait 57,6% des parts du marché du crédit de la microfinance dans la CEMAC. Et les comparaisons sectorielles racontent la même histoire : les crédits distribués par les EMF camerounaises seraient trois fois supérieurs à ceux du Congo et six fois supérieurs aux concours des EMF du Gabon.
Autrement dit, à l’échelle de la CEMAC, la microfinance camerounaise joue dans une catégorie à part. Pas seulement en volume, mais en capacité à irriguer, jour après jour, le commerce, l’informel structuré, les services et une partie du tissu productif.
384 EMF sur 521 : la densité camerounaise explique (aussi) la domination
Cette puissance s’explique d’abord par le maillage. En 2024, la CEMAC compte 521 établissements de microfinance agréés et en activité, répartis entre le Cameroun (384), la Centrafrique (12), le Congo (46), le Gabon (18), la Guinée équatoriale (2) et le Tchad (59). Cela signifie que le Cameroun concentre 73,7% du réseau agréé de la sous-région.
Le résultat est mécanique : plus il y a d’acteurs, plus il y a de points d’accès, plus le crédit circule. Et plus le crédit circule, plus la microfinance devient un canal central de financement des agents économiques, surtout là où les banques restent peu présentes.
Une économie plus diversifiée, une base de clientèle plus large
L’autre explication est structurelle. Le Cameroun est souvent présenté comme la locomotive économique de la CEMAC, avec environ 40% du tissu industriel sous-régional, selon des données officielles reprises par plusieurs analyses. Un tissu plus diversifié élargit naturellement la base de clients solvables et multiplie les besoins : trésorerie, équipements, approvisionnement, cycles commerciaux, petits investissements, projets immobiliers, modernisation agricole.
C’est précisément dans ces zones grises entre le cash pur et la banque classique que la microfinance trouve son espace : financer vite, proche du terrain, avec des montants adaptés et une logique de relation.
Le revers de la médaille : croissance, mais fragilités… et inquiétude des déposants
Cette dynamique cache toutefois des défaillances qui reviennent comme un refrain depuis quelques années : liquidations, placements sous administration provisoire, inquiétudes de la clientèle sur la sécurité des dépôts et la continuité du service de crédit.
Le secteur est d’autant plus sensible qu’il touche directement le quotidien : une microfinance qui tombe, ce n’est pas seulement un bilan qui se dégrade ; ce sont des épargnants, des petits commerçants, des tontines, des PME, des salaires parfois… et une confiance qui se fissure.
COBAC : une supervision plus drastique depuis 2015, intensifiée dès 2021
Le cœur du tournant, c’est la supervision. La réforme conduite par la COBAC en 2015 a élargi le contrôle au-delà des seuls ratios prudentiels, en ajoutant des exigences plus strictes en matière de contrôle opérationnel, conformité, gestion des risques et audit interne. Après une phase de transition, les contrôles ont été intensifiés à partir de 2021, avec des sanctions, des fermetures et des mises sous tutelle d’établissements jugés non conformes.
La COBAC a même renforcé l’arsenal de discipline déclarative, en adoptant des textes visant les astreintes applicables aux établissements de microfinance en cas de non-transmission, dans les délais requis, des documents et informations exigés par le superviseur avec une entrée en vigueur fixée au 1er janvier 2025. Le message est limpide : la microfinance est stratégique, donc elle doit être tenue à un standard plus élevé.
Le vrai enjeu : financer l’économie… sans fragiliser la confiance
Au fond, le Cameroun est face à un paradoxe puissant : la microfinance est l’un des canaux les plus dynamiques de crédit 659,4 milliards FCFA en 2024 et, en même temps, c’est un secteur où la gouvernance et la solidité opérationnelle restent le nerf de la guerre.
Si l’assainissement se poursuit et si la discipline s’installe, le pays peut transformer cette domination régionale en avantage durable : une microfinance plus solide, plus transparente, plus “bancable”, capable d’attirer davantage de capitaux et d’industrialiser le financement des PME. Sinon, le risque est connu : la croissance du crédit se paie par des crises de confiance et la confiance, dans la finance, coûte toujours plus cher à reconstruire qu’à protéger.
Patrick Tchounjo



