Guinée : la BCRG lance enfin la bourse nationale, un tournant historique

Une annonce aux résonances historiques pour la finance guinéenne
C’est une annonce aux résonances historiques pour le système financier guinéen. À l’occasion du 66ᵉ anniversaire de la monnaie nationale célébrée le 1er mars 2026, le gouverneur de la Banque centrale de la République de Guinée, Dr Karamo Kaba, a officiellement déclaré que son institution avait amorcé le processus de création d’une bourse nationale de valeurs mobilières. L’ambition est assumée : diversifier les sources de financement de l’économie et doter la Guinée d’un outil capable de transformer en profondeur la manière dont l’État et les entreprises mobilisent des capitaux.
La phrase est lourde de sens, parce qu’elle touche à un sujet longtemps resté au stade de l’intention. Dans une économie où le financement se concentre souvent sur le crédit bancaire et les ressources extérieures, l’idée d’un marché boursier national ressemble à une pièce manquante. Un mécanisme de long terme. Une infrastructure de confiance. Un espace où l’épargne peut enfin rencontrer l’investissement productif avec des règles claires, des instruments lisibles et une supervision solide.
Un objectif clair : du long terme en francs guinéens, sans risque de change
L’objectif affiché par la BCRG est clair : offrir aux entreprises et à l’État guinéen un accès à des ressources de long terme, libellées en francs guinéens, sans exposition au risque de change qui pèse souvent sur les financements extérieurs. Les sociétés pourront lever des capitaux par l’émission d’actions ou d’obligations, tandis que l’État disposera d’un levier supplémentaire pour financer ses programmes d’investissement publics. La future bourse entend également mobiliser l’épargne domestique et s’ouvrir aux investisseurs nationaux et internationaux.
Dans cette vision, la bourse n’est pas un “plus”. Elle devient un outil de souveraineté financière. Elle permet de financer la croissance dans la monnaie du pays, de diversifier les canaux de financement, et de réduire la dépendance à des ressources parfois coûteuses ou instables, surtout lorsque les cycles mondiaux se tendent.
« Dans une perspective de diversification des sources de financement de l’économie, la Banque centrale a initié le processus de création d’une Bourse des valeurs mobilières de la République de Guinée », a déclaré Dr Karamo Kaba dans son discours publié sur le site de l’institution.
Une réforme réglementaire d’envergure, avec l’appui de la BAD
Un marché boursier ne se décrète pas. Il se construit, et cette construction commence par le droit, les institutions et les règles du jeu. Le projet repose ainsi sur une modernisation du cadre juridique et institutionnel existant, jugé insuffisant depuis plusieurs années. La loi de 1997 relative à l’industrie des titres et l’instruction de 2015 sur l’appel public à l’épargne présentaient des lacunes pour permettre l’émergence d’un marché boursier pleinement opérationnel.
Avec l’appui technique et financier de la Banque africaine de développement, la BCRG a engagé un vaste chantier réglementaire. Un consultant international a été recruté pour adapter la législation aux normes internationales, encadrer l’appel public à l’épargne, définir les règles de supervision du marché et préparer l’introduction de nouveaux instruments financiers. Les premières bases avaient été posées lors d’un atelier national tenu en décembre 2022, consacré à la révision de la loi sur le marché des valeurs mobilières.
Ce passage est décisif. Il signifie que la Guinée ne veut pas seulement “avoir une bourse”, mais installer une bourse crédible, capable de protéger les investisseurs, de structurer l’information, de sécuriser les transactions et d’ouvrir un marché où la confiance devient un actif central.
Un projet vieux de trente ans, relancé dans un contexte macro transformé
L’idée d’une bourse à Conakry n’est pas nouvelle. Dès novembre 1997, une loi avait été adoptée pour poser les fondements de la “Bourse des valeurs de Conakry”. Mais le projet avait rapidement capoté, freiné par l’instabilité macroéconomique, l’inflation galopante, une politique budgétaire expansionniste et la défiance du secteur privé. Autrement dit, il manquait alors ce que toute bourse exige pour exister : un minimum de stabilité, une visibilité économique et une confiance durable.
Près de trois décennies plus tard, les autorités relancent le chantier dans un contexte profondément transformé. Les réserves de change brutes se sont consolidées à 3,69 milliards de dollars à fin 2025, soit 4,39 mois d’importations, contre seulement 1,44 milliard un an auparavant. Le franc guinéen est resté stable et la Guinée satisfait désormais aux quatre critères de convergence macroéconomique de la CEDEAO, essentiels au lancement de la future monnaie unique africaine.
La création de cette bourse nationale s’inscrit dans une stratégie plus large de modernisation du système financier guinéen, qui comprend également la mise en place d’un système de paiement instantané, la digitalisation des transactions et la réforme de la centrale des risques. Selon la BCRG, cet écosystème financier rénové doit permettre de soutenir la croissance, de renforcer la résilience économique du pays et, à terme, de consolider sa souveraineté financière.
Le signal de fond est clair. La Guinée, forte de ses ressources naturelles exceptionnelles, dont le gigantesque projet minier Simandou, veut désormais des infrastructures financières à la hauteur de son potentiel économique. Une bourse nationale, si elle se matérialise avec des règles robustes et une adoption progressive, peut devenir l’un des instruments les plus structurants du financement du pays, en transformant l’épargne en capital, le capital en investissement, et l’investissement en croissance.
Patrick Tchounjo



