45,9 millions USD seulement : le retard camerounais sur le marché des titres publics

Au Cameroun, l’épargne des particuliers reste encore largement à l’écart du marché des titres publics. Alors même que les États de la Cemac cherchent à élargir leur base d’investisseurs, les chiffres révèlent une réalité contrastée : les ménages camerounais investissent nettement moins que ceux d’autres pays de la sous-région. Une situation qui interroge, tant le Cameroun est souvent présenté comme la locomotive économique de l’Afrique centrale.
En Afrique centrale, les ressortissants des différents pays de la sous-région investissent dans les titres émis par les États. Certains pays misent plus sur ces titres que d’autres.
Au Cameroun, l’investissement des particuliers dans les titres publics peine à s’installer, notamment sur le marché des valeurs du Trésor piloté par la BEAC, la Banque centrale des six pays de la Cemac (Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Tchad et République centrafricaine). Selon les données collectées sur ce marché au 31 janvier 2026, les particuliers camerounais ont investi 25,9 milliards de FCFA (environ 45,9 millions USD) dans les titres publics émis par les États.
Un retard camerounais qui saute aux yeux dans la Cemac
Le contraste est net avec d’autres pays de la zone. Au Gabon — premier émetteur souverain de la Cemac — les particuliers ont souscrit 71,7 milliards de FCFA, un montant proche de trois fois l’investissement des particuliers camerounais, selon les données officielles. Sur la même période, les particuliers congolais ont injecté plus de 70 milliards de FCFA dans les titres publics émis dans la Cemac, soit là encore près de trois fois plus que leurs homologues du Cameroun.
Le Tchad se distingue davantage. Dans ce pays pourtant classé parmi les « petits poucets » du marché des titres publics de la Cemac avec la Guinée équatoriale et la RCA, la culture de l’investissement dans les valeurs du Trésor apparaît plus ancrée. D’après la BEAC, à fin janvier 2026, les particuliers tchadiens ont souscrit 108 milliards de FCFA, soit environ quatre fois le niveau observé au Cameroun, souvent présenté comme la locomotive économique de la sous-région.
Ces écarts racontent plus qu’une simple différence de volume. Ils mettent en lumière une faiblesse structurelle du marché camerounais côté particuliers, dans un pays qui dispose pourtant d’un poids économique supérieur à plusieurs de ses voisins. Autrement dit, la taille de l’économie ne se traduit pas automatiquement par une plus forte mobilisation de l’épargne individuelle vers les titres publics.
Des investisseurs individuels encore très peu présents dans le marché sous-régional
Au-delà de ces écarts nationaux, les personnes physiques restent une catégorie d’investisseurs marginale à l’échelle de la Cemac. À fin janvier 2026, elles ne détenaient officiellement que 3 % des valeurs du Trésor en circulation, pour un investissement global de 287,6 milliards de FCFA.
Le chiffre est révélateur. Il montre que, dans l’ensemble de la sous-région, les particuliers ne jouent encore qu’un rôle périphérique dans le financement des États via le marché des titres publics. Le marché existe, les instruments aussi, mais la dynamique d’appropriation par les ménages reste faible.
En comparaison, les investisseurs institutionnels affichent un tout autre niveau d’engagement. Les compagnies d’assurance, fonds de pension et autres acteurs assimilés totalisent 1 808,8 milliards de FCFA d’investissements, soit 19,1 % de l’encours global sur la période revue. Les établissements de crédit non agréés comme spécialistes en valeurs du Trésor (SVT) détiennent, eux, 13,7 % des titres, pour une valeur totale de 1 297,3 milliards de FCFA.
La domination persistante des banques continue de verrouiller le marché
Depuis le lancement du marché sous-régional des titres en décembre 2011, les banques agréées en qualité de SVT demeurent les principaux investisseurs. Selon la BEAC, leurs portefeuilles de titres atteignent 5 973,6 milliards de FCFA à fin janvier 2026, soit 63,2 % de l’encours global.
Cette domination n’est pas neutre. Elle traduit une structure de marché dans laquelle les banques conservent l’essentiel des titres, limitant de fait la circulation plus large de ces instruments vers d’autres catégories d’investisseurs. Dans un tel schéma, les particuliers restent relégués à la marge, tandis que l’exposition des banques au risque souverain augmente mécaniquement.
La réglementation impose pourtant aux SVT d’animer le marché secondaire, en cédant chaque année au moins 30 % des titres publics acquis sur le marché primaire.
Mais dans la pratique, ces intermédiaires privilégient des cessions entre eux, au détriment des particuliers et d’autres institutions. Résultat, l’essentiel des titres continue de se concentrer dans leurs portefeuilles, ce qui freine l’approfondissement réel du marché.
La pension livrée, ce mécanisme qui illustre les limites de l’ouverture du marché
Le phénomène est illustré par la hausse des transactions de pension livrée interbancaire.
La pension livrée est un mécanisme de financement consistant à échanger des titres négociables contre de la trésorerie pour une période déterminée. En d’autres termes, il s’agit d’un outil qui permet aux acteurs financiers de mobiliser des liquidités à court terme tout en conservant une logique de circulation des titres au sein d’un cercle restreint d’intervenants.
D’après les chiffres officiels, en janvier 2026, les transactions par pension livrée sur le marché secondaire des titres publics ont atteint 826,9 milliards de FCFA. Sur la même période, des titres d’une valeur de 287 milliards de FCFA ont été cédés aux investisseurs, soit près de trois fois moins que les opérations de pension livrée.
Ce décalage est loin d’être anodin. Il montre que le marché secondaire fonctionne davantage comme un espace de refinancement entre acteurs bancaires que comme un véritable levier de démocratisation de l’investissement en titres publics. Tant que cette logique prévaudra, les particuliers auront du mal à prendre une place significative dans cet univers.
Un paradoxe pour la première économie de la sous-région
Le cas du Cameroun fait ainsi apparaître un paradoxe frappant. Pays souvent présenté comme la locomotive économique de la Cemac, il reste largement distancé par le Gabon, le Congo et surtout le Tchad en matière de participation des particuliers au marché des valeurs du Trésor.
Ce retard ne dit pas seulement quelque chose de l’appétit des ménages pour les titres publics. Il dit aussi beaucoup de la structure même du marché, de ses canaux de distribution, de son accessibilité et de la place laissée aux investisseurs non bancaires.
Au fond, le sujet dépasse la seule photographie statistique. Il pose une question stratégique pour l’avenir du marché des capitaux en Afrique centrale : comment faire en sorte que l’épargne des particuliers participe davantage au financement des États, au lieu de rester confinée en dehors de ce circuit ou absorbée indirectement par les bilans bancaires ?
Pour l’heure, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Au 31 janvier 2026, avec 25,9 milliards de FCFA investis, soit 45,9 millions USD, les particuliers camerounais restent encore loin derrière plusieurs pays voisins. Et tant que les mécanismes de circulation des titres continueront à profiter d’abord aux banques, cette faiblesse risque de s’installer durablement.
Patrick Tchounjo



