Yvon Sana Bangui met en avant l’expérience de la CEMAC sur l’interopérabilité des paiements

À Kigali, la CEMAC a défendu une conviction de plus en plus stratégique pour l’avenir financier africain : l’intégration monétaire ne se jouera pas seulement dans les textes, mais dans la capacité à faire circuler l’argent plus vite, plus simplement et plus sûrement à l’intérieur de la région. En portant la voix de la BEAC devant des décideurs internationaux, Yvon Sana Bangui a présenté l’interopérabilité des paiements comme un levier concret d’intégration, tout en ouvrant un débat plus sensible sur la fiscalité, l’inclusion financière et la place du cash dans les économies d’Afrique centrale.
Le Gouverneur de la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC), Yvon Sana Bangui, a pris part, le 09 mars 2025, à une réunion de haut niveau organisée par le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Nationale du Rwanda, en collaboration avec le Global Finance and Technology Network (GFTN). Cet événement clé a permis au Gouverneur de mettre en avant l’expertise de la zone CEMAC en matière d’interopérabilité des paiements, une initiative essentielle pour le développement économique régional.
À Kigali, la CEMAC défend sa vision d’une circulation plus fluide des paiements
Lors de son intervention, le Gouverneur a souligné que l’interopérabilité est un levier crucial pour les transferts intra-régionaux et l’intégration financière au sein de la zone CEMAC.
À travers cette prise de parole, c’est une idée simple mais décisive qui s’impose : dans une sous-région où les échanges restent encore freinés par des frictions techniques, réglementaires ou opérationnelles, la fluidité des paiements devient un enjeu de compétitivité autant qu’un instrument d’intégration. L’interopérabilité n’est plus seulement un sujet technologique. Elle devient un sujet économique, monétaire et politique.
En mettant en avant l’expérience de la CEMAC, Yvon Sana Bangui a donc choisi de projeter la région comme un terrain d’innovation financière en construction, capable de proposer des mécanismes concrets pour améliorer les échanges entre ses États membres.
GIMAC Pay, vitrine d’une ambition régionale de paiement intégré
Le Gouverneur a notamment évoqué les succès du GIMAC, en mettant l’accent sur la plateforme GIMAC Pay, qui facilite les transactions.
À travers cette référence, la BEAC souligne qu’en Afrique centrale, l’interopérabilité n’est plus une simple promesse. Elle commence à se matérialiser à travers des infrastructures capables de rendre les paiements plus accessibles, plus rapides et plus cohérents à l’échelle régionale.
Dans une zone où la modernisation des paiements constitue un passage obligé vers une meilleure inclusion financière, GIMAC Pay apparaît ainsi comme l’un des symboles les plus visibles d’une volonté de bâtir un espace monétaire plus connecté. Derrière l’outil, il y a une ambition plus large : réduire les ruptures entre systèmes, faciliter les transactions et rapprocher davantage les économies de la sous-région.
Le futur raccordement au PAPSS ouvre une nouvelle séquence stratégique
En outre, le Gouverneur a annoncé l’adhésion stratégique prochaine de la BEAC au système de paiement panafricain PAPSS, un raccordement destiné à promouvoir l’utilisation des monnaies nationales pour les règlements transfrontaliers, tout en réduisant l’informel et en préservant les réserves de change.
Cette annonce donne une profondeur nouvelle à la stratégie régionale. Elle signifie que la CEMAC ne regarde plus seulement son interconnexion interne, mais aussi son articulation avec les dynamiques continentales. Le passage vers le PAPSS projette la sous-région dans une logique plus large de circulation des paiements africains, avec un objectif clair : rendre les règlements transfrontaliers moins dépendants d’intermédiaires extérieurs et davantage ancrés dans les monnaies du continent.
L’enjeu est considérable. Car derrière la technique du paiement, il y a la question de la souveraineté monétaire, de la maîtrise des flux et de la capacité à réduire les pertes de valeur liées à des circuits de règlement plus lourds ou plus coûteux.
Le Gouverneur de la BEAC ouvre le débat sur les freins à l’inclusion financière
Mais la prise de parole de Yvon Sana Bangui ne s’est pas limitée à la valorisation des avancées régionales. Le Gouverneur de la BEAC n’a pas hésité à dresser un constat sévère concernant les obstacles à l’inclusion financière qui persistent dans la région.
Il a fermement dénoncé la tendance à taxer les transactions effectuées via Mobile Money, qualifiant cette pression fiscale de « régulation parallèle ».
Le terme est fort. Il suggère que certaines pratiques fiscales finissent par produire des effets contraires aux objectifs affichés de modernisation et de bancarisation. Pour le Gouverneur, ces taxes entravent les efforts de modernisation menés par la BEAC et la COBAC.
Cette critique place le débat à un niveau particulièrement sensible. Car dans de nombreux marchés africains, le Mobile Money est devenu bien plus qu’un simple outil de paiement. Il constitue un canal majeur d’accès aux services financiers pour des millions d’usagers. Taxer ce canal revient potentiellement à renchérir l’entrée dans la finance formelle pour les populations les plus exposées à l’exclusion.
Taxer le cash plutôt que le numérique, la proposition qui bouscule les lignes
Face à ce défi, le Gouverneur a proposé une refonte radicale des politiques fiscales en matière de paiements. Il a recommandé d’abandonner la taxation des flux numériques en faveur d’une « taxation du cash ».
Cette stratégie impliquerait l’imposition de droits de timbre sur les paiements en espèces et l’introduction de malus fiscaux pour les acteurs économiques qui privilégient l’argent liquide.
La proposition a le mérite de la clarté. Là où de nombreux systèmes fiscaux pénalisent encore les usages digitaux, Yvon Sana Bangui inverse la logique. Il ne s’agit plus de taxer ce qui modernise, mais de renchérir ce qui entretient l’opacité. Dans cette vision, le cash n’est pas seulement un moyen de paiement traditionnel. Il devient aussi un frein potentiel à la traçabilité, à la formalisation et à l’efficacité économique.
En rendant l’utilisation d’espèces plus coûteuse et moins attrayante, le Gouverneur souhaite décourager la circulation de la monnaie physique et favoriser la traçabilité des transactions.
Une vision monétaire où le digital doit devenir la norme
Sa vision, présentée devant des décideurs internationaux à Kigali, pose la BEAC comme un acteur clé d’une transformation monétaire où le digital devient la norme.
Cette orientation n’est pas anodine. Elle place la banque centrale dans un rôle qui dépasse la stricte régulation monétaire. La BEAC se positionne ici comme un acteur de transformation des comportements de paiement, avec l’idée qu’une économie plus digitalisée est aussi une économie plus lisible, plus formelle et potentiellement plus stable.
Cette évolution promet non seulement une meilleure maîtrise des flux financiers intra-CEMAC, mais aussi une stabilité économique accrue pour la région en général.
Autrement dit, la digitalisation des paiements n’est pas présentée comme une fin en soi. Elle est pensée comme un moyen d’améliorer le contrôle, la transparence et la résilience des économies de la sous-région.
La CEMAC veut faire de l’interopérabilité un outil d’intégration régionale
L’engagement de la BEAC à mener cette révolution vers une digitalisation accrue des paiements s’inscrit comme une avancée significative vers une Afrique Centrale plus intégrée et dynamique.
Au fond, le message porté par Yvon Sana Bangui est double. D’un côté, la CEMAC revendique une expérience concrète en matière d’interopérabilité, portée notamment par GIMAC Pay et bientôt connectée à une logique continentale via le PAPSS. De l’autre, elle affirme qu’aucune modernisation durable ne sera possible si les politiques fiscales continuent de pénaliser les usages numériques au lieu d’accompagner leur diffusion.
C’est ce croisement entre innovation de paiement, inclusion financière et souveraineté monétaire qui donne à cette prise de parole sa portée réelle. La question n’est plus seulement de savoir comment payer plus vite. Elle est aussi de savoir comment organiser, orienter et sécuriser la transition vers une économie où le paiement digital devient la colonne vertébrale de l’intégration régionale.
Patrick Tchounjo



