Éric Kouaghu Tchuisseu : le Camerounais qui prend les commandes stratégiques de la CIMA

Dans l’assurance africaine, certaines nominations dépassent les frontières d’un pays. Celle d’Éric Rochereau Kouaghu Tchuisseu en fait partie. Le Camerounais a été porté au poste de secrétaire général de la Conférence interafricaine des marchés d’assurances (CIMA), l’institution qui encadre le secteur dans 14 marchés d’Afrique centrale et de l’Ouest. L’information a été révélée à Douala, à l’occasion d’une rencontre avec les opérateurs du secteur réunis au sein de l’Association des sociétés d’assurances du Cameroun (ASAC).
L’annonce n’est pas anodine. Car derrière ce changement d’homme, c’est une question bien plus vaste qui se joue : comment remettre de la confiance, de la profondeur et de l’élan dans un marché de l’assurance encore sous-exploité, mais immense par son potentiel ? Dans l’espace CIMA, la régulation n’est pas un simple exercice administratif. Elle est l’un des nerfs de la crédibilité du secteur.
Une nomination camerounaise à portée régionale
Éric Rochereau Kouaghu Tchuisseu prendra officiellement ses fonctions le 1er avril 2026 à Libreville, siège du secrétariat général de la CIMA. Il succédera à son compatriote Blaise Abel Ezo’o Engolo, en poste depuis 2021. Cette transition place une nouvelle fois un profil camerounais au cœur de la machine de régulation assurantielle francophone africaine.
La CIMA, créée par traité signé à Yaoundé le 10 juillet 1992, est l’une des architectures réglementaires les plus structurées du continent dans le domaine financier. Son secrétariat général concourt à l’exécution des missions de la Conférence et transmet notamment au Conseil un rapport annuel sur l’activité de l’institution et sur la situation du secteur. Autrement dit, le poste confié à Éric Kouaghu Tchuisseu est tout sauf décoratif : il se situe au croisement de la supervision, de l’orientation stratégique et du suivi des équilibres du marché.
Un profil venu du cœur de l’administration des assurances
Avant d’être appelé à Libreville, le nouveau secrétaire général évoluait à la Direction des assurances du ministère camerounais des Finances. Le site de la CIMA, dans la présentation de la direction nationale des assurances du Cameroun, l’identifie comme chef de l’Inspection des assurances et des affaires connexes. Les informations relayées par l’Agence Ecofin indiquent qu’il a également occupé auparavant les fonctions de chargé d’études assistant.
Ce parcours est important. Il dit que la CIMA ne confie pas son secrétariat général à un profil extérieur au système, mais à un homme issu des rouages techniques de la régulation. Dans un secteur où les arbitrages portent sur la solidité des compagnies, la discipline prudentielle, le règlement des sinistres et la protection des assurés, cette culture administrative et réglementaire pèse lourd.
La CIMA, un marché vaste mais encore sous-assuré
Le défi qui attend Éric Kouaghu Tchuisseu est à la mesure de l’espace qu’il va contribuer à piloter. Selon le rapport annuel 2022 de la CIMA, le chiffre d’affaires global du marché a atteint 1 699,54 milliards de FCFA, en hausse de 12,6 % sur un an. Le régulateur souligne également que la production de la zone a progressé de manière continue sur longue période.
Mais cette dynamique ne doit pas masquer l’essentiel : le marché reste encore faiblement pénétré. Toujours selon la CIMA, le taux de pénétration avoisinait 1 % en 2022, un niveau très inférieur à celui de l’Afrique du Sud (11,3 %), du Maroc (3,9 %), de la Tunisie (2,2 %), de la France (8,7 %) ou encore de la moyenne mondiale (6,8 %).
C’est là toute la contradiction du secteur dans l’espace CIMA : un marché qui croît, mais qui reste encore loin d’avoir conquis sa base naturelle. Cette faiblesse traduit un déficit de couverture, une méfiance persistante vis-à-vis des assureurs, le poids de l’informel et une connaissance encore insuffisante des produits par une grande partie des populations. Ces freins sont régulièrement mis en avant dans les analyses sectorielles sur la zone.
Un régulateur attendu sur les grands chantiers
La nomination d’Éric Kouaghu Tchuisseu intervient donc dans un moment exigeant. Le marché a besoin d’être assaini, mieux capitalisé et plus lisible. Le secrétariat général de la CIMA est attendu sur plusieurs fronts : la solidité financière des compagnies, l’application effective des règles prudentielles, la protection des assurés et la capacité du secteur à gagner en crédibilité. Les propres perspectives de la CIMA pour soutenir le développement du secteur incluent notamment l’innovation et l’inclusion financière, y compris par des outils comme les bacs à sable réglementaires.
Ce sont des enjeux décisifs. Car dans les économies de la zone, l’assurance ne souffre pas seulement d’un problème d’offre. Elle souffre aussi d’un problème de confiance. Tant que le marché n’inspire pas une relation plus fluide avec l’assuré, tant que l’indemnisation reste perçue comme lente ou incertaine, tant que la pédagogie financière demeure faible, la croissance restera en deçà de son potentiel réel. Cette lecture est cohérente avec les constats récurrents sur la faiblesse du taux de pénétration.
Un marché tiré par l’Afrique de l’Ouest
Les chiffres de la CIMA montrent aussi une géographie très nette de la puissance assurantielle dans la zone. En assurance non-vie, les marchés de l’UEMOA représentaient 66,9 % de la production en 2022, contre 33,1 % pour la CEMAC. En vie et capitalisation, la domination ouest-africaine est encore plus marquée, avec 78,4 % des parts de marché pour l’UEMOA, contre 21,6 % pour la CEMAC.
Ces chiffres disent une chose simple : le futur secrétaire général prend la tête d’un espace intégré, mais profondément contrasté. D’un côté, des marchés ouest-africains déjà plus denses, plus actifs et plus structurés. De l’autre, des marchés d’Afrique centrale où le potentiel reste considérable, mais où la diffusion de l’assurance avance plus lentement. Son rôle consistera aussi à faire tenir ensemble ces rythmes différents dans une même ambition réglementaire.
Plus qu’une nomination, un test de crédibilité pour le secteur
Au fond, la montée d’Éric Kouaghu Tchuisseu à la tête du secrétariat général de la CIMA n’est pas seulement une promotion individuelle. C’est une nomination qui intervient au moment où le secteur a besoin de plus de rigueur, de plus de pédagogie et de plus d’impact. Le sujet n’est pas seulement de faire respecter la norme. Le sujet est aussi de rendre l’assurance plus crédible, plus accessible et plus utile dans la vie économique des 14 marchés encadrés par la CIMA.
À Libreville, le 1er avril 2026, commencera donc bien plus qu’un nouveau mandat. Commencera une nouvelle séquence pour une institution qui supervise l’un des plus grands espaces intégrés de régulation de l’assurance en Afrique francophone. Et dans un secteur où tout repose, au fond, sur la promesse de protection, la vraie bataille sera celle-ci : restaurer et élargir la confiance.
Patrick Tchounjo



