La BAD et l’Italie renforcent leur alliance stratégique pour investir dans les priorités africaines

L’Afrique a besoin de financements. Mais plus encore, elle a besoin de financements bien orientés, capables d’aller là où se joue réellement sa transformation. En signant un accord de cofinancement avec le gouvernement italien, le Groupe de la Banque africaine de développement ne se contente pas d’ajouter une enveloppe de plus à l’arsenal du développement. Il consolide une mécanique stratégique autour de secteurs décisifs : l’énergie, l’agriculture, l’eau, les infrastructures et le capital humain. Derrière les 140 millions d’euros annoncés, c’est une certaine vision du partenariat Afrique-Europe qui se met en place : plus ciblée, plus structurée, plus adossée à l’investissement.
Il y a des accords qui restent au niveau du symbole. Et puis il y a ceux qui dessinent une orientation plus profonde. Celui signé à Washington D.C. entre le gouvernement italien et le Groupe de la Banque africaine de développement appartient clairement à la seconde catégorie. Parce qu’il ne repose pas seulement sur une intention diplomatique ou sur une formule de coopération classique. Il s’inscrit dans une architecture stratégique où les besoins africains de transformation rencontrent des instruments financiers plus ciblés.
À première vue, le montant peut sembler modeste au regard de l’ampleur des besoins du continent. Jusqu’à 140 millions d’euros seront mobilisés parallèlement aux financements propres de la Banque, dont 100 millions d’euros en financements concessionnels et 40 millions d’euros sous forme de dons. Mais l’essentiel n’est pas seulement dans le volume. Il est dans l’effet de levier. Dans la logique de cofinancement, ce type de ressources ne vaut pas uniquement pour lui-même. Il vaut pour sa capacité à renforcer des projets, à améliorer leur structure financière et à accélérer leur mise en œuvre dans des secteurs où l’investissement change tout.
C’est précisément ce qui rend cet accord intéressant. Il ne vise pas n’importe quels domaines. Il cible les secteurs qui concentrent, aujourd’hui, les plus fortes tensions de développement en Afrique. L’énergie, parce qu’elle reste le socle de toute industrialisation sérieuse. L’agriculture, parce qu’elle relie sécurité alimentaire, emploi et souveraineté économique. L’eau, parce qu’elle touche à la fois à la santé, à la résilience climatique et à la stabilité sociale. Les infrastructures, parce qu’aucune croissance durable ne se construit sans routes, sans logistique, sans équipements. Et le capital humain, parce qu’un continent ne transforme pas ses ressources sans transformer ses compétences.
Autrement dit, cet accord parle le langage des priorités réelles. Il ne s’éparpille pas. Il choisit des points névralgiques. Et dans le développement, cette concentration est souvent plus efficace qu’une dispersion de moyens.
La signature de cet accord marque aussi une convergence politique plus large. Côté italien, il s’inscrit dans le Plan Mattei pour l’Afrique, qui cherche à repositionner la relation entre l’Italie et le continent autour d’une logique plus stratégique. Côté BAD, il se rattache à la Stratégie décennale 2024-2033, qui engage l’institution à intensifier ses investissements et sa capacité d’exécution dans ses pays membres régionaux. Ce croisement est important. Il signifie que l’accord ne surgit pas de manière isolée. Il vient s’insérer dans deux cadres déjà structurés, avec des objectifs politiques, financiers et opérationnels plus larges.
En ce sens, la coïncidence entre les agendas n’a rien d’anecdotique. Elle montre que les grandes institutions de financement du développement cherchent de plus en plus à s’aligner avec des stratégies nationales ou bilatérales capables d’amplifier leur impact. Ce n’est plus seulement une affaire de ressources. C’est une affaire d’architecture. Et la BAD entend manifestement jouer un rôle central dans cette nouvelle manière de combiner finance, partenariat et exécution.
Les propos de Dr Sidi Ould Tah, président du Groupe de la Banque africaine de développement, éclairent cette ambition. En saluant l’accord comme l’aboutissement d’initiatives conjointes destinées à relever les défis du développement en Afrique, il insiste sur l’alignement de ce partenariat avec l’approche de cofinancement portée par les priorités de la Banque et avec la Nouvelle architecture financière africaine pour le développement. Derrière cette formulation, il y a une idée forte : le financement du développement africain ne peut plus reposer uniquement sur des mécanismes classiques ou sur des ressources fragmentées. Il doit s’appuyer sur des coalitions financières capables de mobiliser davantage, de mieux partager le risque et de mieux coordonner les instruments.
L’intérêt de l’accord se situe aussi là. En renforçant l’enveloppe de ressources et la capacité de cofinancement du Groupe de la Banque, il ouvre la voie à davantage d’investissements alignés sur les priorités stratégiques de l’institution. Et cela compte, car le vrai défi du continent n’est plus seulement d’identifier les besoins. Il est de financer massivement les solutions, dans un contexte mondial où les capitaux deviennent plus sélectifs et où les contraintes budgétaires se durcissent.
De ce point de vue, la facilité bilatérale ne sert pas seulement à financer des projets existants. Elle renforce aussi la capacité de la BAD à structurer de nouveaux montages, à attirer d’autres partenaires et à se positionner comme plate-forme de confiance entre bailleurs, États et investisseurs. C’est une dimension souvent moins visible, mais essentielle. Dans la finance du développement, celui qui sait agréger les ressources et coordonner les partenaires détient une part décisive du pouvoir d’impact.
L’autre élément fort de cet accord réside dans sa philosophie. Le ministre italien de l’Économie et des Finances, Giancarlo Giorgetti, parle de partenariats équitables et de long terme avec les pays africains. Cette expression mérite attention. Elle renvoie à une évolution du discours européen sur l’Afrique. Longtemps, le développement a été présenté dans des termes d’assistance. Aujourd’hui, il est de plus en plus formulé en termes de partenariat, d’investissement et de co-construction. Bien sûr, entre le discours et la réalité, l’écart reste parfois important. Mais le cadre posé ici indique une volonté de s’éloigner d’une logique strictement verticale pour aller vers une relation où les ressources doivent produire des résultats tangibles, dans des secteurs structurants.
Cette approche se retrouve dans les initiatives déjà en cours entre l’Italie et la BAD, notamment la Facilité de financement du processus de Rome/Plan Mattei et la Plateforme de croissance et de résilience pour l’Afrique. L’accord signé à Washington ne part donc pas de zéro. Il vient consolider un édifice en construction, où la BAD apparaît comme l’opérateur institutionnel capable de transformer l’intention politique en mécanismes financiers crédibles.
Au fond, ce que raconte cet accord, c’est une tentative de réponse à plusieurs urgences africaines en même temps. La création d’emplois, parce qu’un continent jeune ne peut plus se satisfaire d’une croissance sans débouchés massifs. La sécurité alimentaire, parce que la dépendance agricole reste une faille stratégique majeure. La résilience climatique, parce que les chocs environnementaux deviennent des facteurs directs de vulnérabilité économique. L’accès à l’énergie, parce qu’aucune transformation industrielle sérieuse n’est possible dans l’obscurité énergétique. Et, plus largement, la lutte contre les causes profondes de la fragilité et des migrations, à travers une croissance plus solide et mieux distribuée.
C’est précisément cette articulation entre développement économique et stabilité qui donne à l’accord sa portée géopolitique. On comprend bien que, pour l’Italie comme pour ses partenaires européens, investir en Afrique ne relève pas seulement d’un engagement humaniste ou économique. Il s’agit aussi de stabiliser les trajectoires, de renforcer les institutions et d’agir sur les déterminants profonds des déséquilibres régionaux. La BAD, de son côté, trouve dans cette convergence une opportunité supplémentaire de renforcer sa capacité à intervenir sur les nœuds de transformation les plus sensibles.
Bien sûr, une signature ne fait pas un impact. Tout dépendra de la qualité des projets sélectionnés, de la rapidité d’exécution, de la rigueur fiduciaire et de la capacité à faire levier sur d’autres financements publics et privés. Mais il serait erroné de réduire cet accord à un simple protocole technique. Il dit quelque chose d’un moment. D’un moment où la coopération avec l’Afrique cherche à se réinventer autour d’investissements plus ciblés, plus articulés avec les institutions africaines et davantage tournés vers les secteurs qui font réellement basculer les économies.
En définitive, l’accord entre la BAD et le gouvernement italien n’est pas seulement un engagement de cofinancement. C’est un pari sur la capacité du continent à transformer des ressources bien orientées en progrès structurels. Et dans une Afrique où les marges de manœuvre sont souvent limitées mais les besoins immenses, ce type de pari n’est jamais anodin. Il peut devenir un signal. Et parfois, lorsqu’il est bien exécuté, un tournant.
Patrick Tchounjo



