CREI lève 90 millions USD pour accélérer le passage des tours télécoms africaines du diesel au solaire

Dans l’économie numérique africaine, la connectivité ne dépend pas seulement des antennes, de la fibre ou des smartphones. Elle dépend d’abord d’une ressource plus élémentaire : l’énergie. Derrière chaque appel, chaque transaction mobile money, chaque accès à Internet et chaque service digital, il y a des tours télécoms qui doivent rester alimentées, parfois dans des zones isolées, mal desservies par les réseaux électriques et fortement dépendantes du diesel. C’est sur ce maillon discret, mais stratégique, que Communication & Renewable Energy Infrastructure, CREI, vient de lever 90 millions USD.
L’opération, portée par le gestionnaire d’actifs Cygnum Capital et l’institution norvégienne de financement du développement Norfund, à travers le fonds Facility for Energy Inclusion, FEI, illustre une évolution majeure : la transition énergétique africaine se joue aussi dans les infrastructures télécoms. Longtemps considérée comme un sujet technique, l’alimentation des tours mobiles devient désormais un enjeu financier, industriel et climatique.
La facilité de crédit accordée à CREI doit soutenir le déploiement d’actifs énergétiques renouvelables destinés aux réseaux de téléphonie mobile, notamment au Mali, en République centrafricaine, au Soudan du Sud et dans d’autres marchés africains. Sur les 90 millions USD mobilisés, 55 millions USD serviront à refinancer des prêts-relais contractés en 2024, tandis que 35 millions USD apporteront de nouveaux capitaux pour accompagner l’expansion de l’entreprise.
Ce montage donne à CREI une structure de financement plus longue, plus stable et mieux adaptée à la nature de ses actifs. Dans les infrastructures énergétiques, la durée du capital compte autant que son montant. Installer des solutions solaires, des batteries et des systèmes hybrides sur des sites télécoms exige des investissements initiaux importants, mais les économies se construisent sur plusieurs années, à travers la baisse des coûts de carburant, la réduction de la maintenance et l’amélioration de la disponibilité énergétique.
Le modèle de CREI repose sur l’« Energy as a Service ». L’entreprise finance, possède et exploite les systèmes énergétiques qui alimentent les tours télécoms, permettant aux opérateurs de bénéficier de solutions plus fiables sans supporter directement tout l’investissement initial. Cette approche répond à un problème structurel : beaucoup de groupes télécoms veulent réduire leur dépendance au diesel, mais doivent préserver leur capacité d’investissement pour leurs propres priorités, notamment la couverture réseau, la 4G, la 5G, la fibre et les services numériques.
Le diesel reste l’un des grands coûts cachés de la connectivité africaine. Dans plusieurs marchés, les tours télécoms sont installées dans des zones où le réseau électrique est instable, absent ou insuffisant. Les opérateurs doivent alors transporter du carburant, sécuriser les approvisionnements, entretenir des générateurs et absorber la volatilité des prix internationaux. Cette dépendance pèse sur les marges, fragilise la qualité de service et accroît l’empreinte carbone du secteur.
Les solutions hybrides changent progressivement l’équation. En combinant solaire, stockage et générateurs utilisés en appoint, elles permettent de réduire la consommation de carburant, d’améliorer la résilience des sites et de stabiliser les coûts sur le long terme. Dans les pays fragiles ou enclavés, cette dimension est cruciale. Une tour mal alimentée n’est pas seulement un problème technique. Elle peut signifier des coupures de réseau, des paiements mobiles interrompus, des services publics numériques fragilisés et une couverture rurale moins fiable.
L’investissement annoncé vise précisément à transformer cette infrastructure énergétique. Selon Cygnum Capital, le déploiement d’installations modernes de production renouvelable devrait permettre de porter la part des énergies renouvelables à près de 50 % dans les actifs concernés. Cette évolution ne représente pas uniquement un gain environnemental. Elle améliore aussi la compétitivité économique des réseaux télécoms dans des marchés où chaque point de coût opérationnel compte.
Le rôle de FEI et de Norfund est également significatif. En intervenant sur une opération mêlant énergie, télécoms et infrastructures essentielles, ces investisseurs montrent que les financements climatiques ne se limitent pas aux centrales solaires, aux mini-réseaux ou aux projets industriels classiques. Ils peuvent aussi soutenir les couches invisibles de la transformation digitale africaine. Un réseau mobile fiable suppose une énergie fiable. Sans énergie, la connectivité reste fragile.
Cette transaction révèle ainsi un changement de doctrine. Les infrastructures numériques ne peuvent plus être pensées séparément des infrastructures énergétiques. L’Afrique veut accélérer les usages digitaux, étendre les services financiers mobiles, connecter les zones rurales, améliorer l’accès à l’information et développer de nouveaux services liés aux données. Mais cette ambition restera coûteuse et vulnérable si les réseaux continuent de dépendre massivement du diesel.
Pour les opérateurs télécoms, le modèle porté par CREI peut ouvrir une voie plus rationnelle. Externaliser une partie de l’investissement énergétique à un spécialiste permet de réduire les charges, d’améliorer la qualité de service et de concentrer les ressources sur le cœur de métier. Pour les investisseurs, ces actifs offrent une exposition à la fois au numérique, à l’énergie propre et aux infrastructures résilientes. Pour les États, ils soutiennent la continuité des services mobiles et la couverture des territoires.
La levée de 90 millions USD de CREI est donc plus qu’une opération de financement. Elle s’inscrit dans une bataille plus large : rendre la connectivité africaine moins dépendante du diesel, moins exposée aux chocs logistiques et plus compatible avec les objectifs climatiques. À mesure que la demande de données augmente et que les réseaux mobiles deviennent essentiels à l’économie quotidienne, l’énergie des tours télécoms devient un sujet stratégique.
En accélérant le passage du diesel au solaire hybride, CREI ne verdit pas seulement des sites techniques. L’entreprise contribue à rendre l’infrastructure numérique africaine plus robuste, plus économique et plus durable. C’est là que se joue une partie de la prochaine étape du développement digital du continent : connecter davantage, mais connecter mieux.
Patrick Tchounjo



