Afrique de l’Ouest : la BOAD et la SFI passent à l’offensive pour financer les grands projets

L’Afrique de l’Ouest a besoin de financements plus massifs, plus intelligents et plus rapides. C’est précisément le sens du nouveau cap que viennent de confirmer la Banque ouest africaine de développement (BOAD) et la Société financière internationale (SFI). Réunies le 1er avril 2026 à Lomé, les deux institutions ont convenu d’un plan d’action commun destiné à accélérer le financement de projets structurants dans l’espace UEMOA, avec une attention particulière portée à l’agriculture, à l’énergie, à l’eau, au logement abordable et à de nouveaux mécanismes financiers.
Derrière cette annonce, il faut voir bien plus qu’un simple atelier technique. Ce rapprochement confirme une tendance de fond : dans un contexte où les États ont des marges budgétaires limitées et où les besoins d’investissement restent colossaux, les banques de développement et les institutions financières internationales cherchent à bâtir des montages plus robustes pour soutenir la transformation économique de la sous-région.
Une coopération BOAD–SFI qui monte en intensité
La rencontre de Lomé s’est tenue sous la conduite de Serge Ekué, président de la BOAD, et d’Ethiopis Tafara, vice-président de la SFI pour l’Afrique. Elle a réuni les équipes dirigeantes régionales et sectorielles des deux institutions autour d’un agenda commun, avec une ambition clairement assumée : approfondir une coopération déjà active depuis plusieurs années à travers des opérations de cofinancement en faveur du secteur privé.
Ce point est essentiel. La BOAD et la SFI ne partent pas de zéro. Leur rapprochement s’inscrit dans une logique de continuité, mais avec une volonté nouvelle d’aller plus loin, plus vite, et surtout de mieux cibler les secteurs capables de produire un impact durable sur les économies de l’UEMOA.
Agriculture, énergie, eau, logement : les secteurs prioritaires sont clairement identifiés
Au cœur des discussions, quatre domaines ont été jugés prioritaires pour l’avenir économique de la sous-région. Les deux institutions ont d’abord exploré des pistes dans l’agriculture et la sécurité alimentaire, notamment autour de la possibilité d’émettre des obligations durables adossées à la filière anacarde, un instrument présenté comme inédit dans la région.
Elles ont aussi mis l’accent sur les énergies renouvelables, le gaz et la gestion des ressources en eau, trois chantiers qui concentrent aujourd’hui des enjeux majeurs de souveraineté, de résilience et de compétitivité pour les pays ouest-africains. Le financement du logement abordable figure également parmi les axes centraux de cette coopération renforcée, signe que la question urbaine et sociale devient elle aussi un terrain stratégique pour les grands bailleurs.
Autrement dit, la BOAD et la SFI ne veulent pas seulement financer des projets. Elles veulent intervenir sur des segments où se jouent à la fois la stabilité économique, l’inclusion sociale et la capacité de la région à construire sa croissance de demain.
Un mécanisme XOF-EUR pour muscler la capacité d’intervention
L’un des points les plus intéressants de cette coopération concerne le volet financier. Les équipes des deux institutions ont étudié la faisabilité d’un mécanisme de financement croisé XOF-EUR, présenté comme un dispositif novateur pour augmenter leur capacité d’intervention commune dans la sous-région.
Pour les acteurs du financement du développement, ce type d’outil peut changer la donne. Il ouvre la voie à des montages mieux calibrés, potentiellement plus attractifs pour certains projets et plus adaptés aux réalités monétaires et financières de la zone. Même si les contours précis de ce mécanisme restent encore à formaliser, son évocation montre une chose : la coopération entre la BOAD et la SFI ne se limite pas à des intentions générales. Elle cherche aussi à produire des instruments concrets, capables de démultiplier l’impact des financements.
Global AgriConnect : un autre levier pour les chaînes de valeur agricoles
La BOAD a également examiné les conditions de sa participation à l’initiative Global AgriConnect du Groupe de la Banque mondiale. Cette initiative vise à renforcer les chaînes de valeur agricoles dans les économies en développement, ce qui entre directement en résonance avec les priorités alimentaires et productives de l’UEMOA.
Ce point mérite attention. Car en Afrique de l’Ouest, la transformation agricole ne dépend plus uniquement de la production. Elle repose aussi sur la capacité à financer le stockage, la transformation, la logistique, l’exportation, la structuration des filières et la montée en gamme des chaînes de valeur. En s’ouvrant à ce type d’initiative, la BOAD cherche visiblement à élargir sa palette d’intervention sur un terrain central pour la sécurité économique régionale. Cette lecture est une inférence appuyée sur les priorités explicitement mentionnées dans l’article.
Une alliance au service de l’UEMOA et du secteur privé
Le plan d’action annoncé s’inscrit dans une vision partagée par les deux institutions : réduire la pauvreté, créer des emplois et améliorer les conditions de vie des populations de l’UEMOA. Cette orientation n’a rien d’anecdotique. Elle rappelle que derrière les montages financiers et les grands projets, l’enjeu final reste le développement concret des économies et des territoires.
La BOAD, en tant qu’institution financière commune aux huit États membres de l’Union, cherche depuis plusieurs années à renforcer son rôle de catalyseur régional. Le fait qu’elle préside depuis février 2025 l’International Development Finance Club, qui regroupe 27 banques de développement à travers le monde, ajoute à cette séquence une dimension supplémentaire : celle d’une institution régionale qui veut désormais compter dans les grands équilibres internationaux du financement du développement.
La SFI apporte sa puissance de frappe mondiale
En face, la SFI arrive avec une envergure considérable. L’institution, membre du Groupe de la Banque mondiale, a engagé un montant record de 71,7 milliards de dollars au cours du seul exercice 2025 en faveur du secteur privé dans les pays en développement.
Ce chiffre donne la mesure du potentiel que représente une coopération renforcée avec la BOAD. Pour l’Afrique de l’Ouest, l’enjeu n’est pas simplement d’attirer des capitaux, mais de les orienter vers des projets structurants, bancables, transformateurs et capables d’avoir un effet d’entraînement sur l’économie réelle. Là encore, l’alliance entre une banque de développement enracinée dans la région et une institution internationale dotée d’une forte puissance de financement peut constituer un levier stratégique majeur.
Ce que cette annonce dit vraiment
Au fond, cette annonce raconte quelque chose de plus large sur l’évolution du financement en Afrique de l’Ouest. Les besoins sont immenses : sécurité alimentaire, transition énergétique, accès à l’eau, urbanisation, logement, industrialisation des filières. Face à cela, les approches traditionnelles ne suffisent plus. Il faut des coalitions financières, des véhicules innovants, des cofinancements mieux structurés et une capacité accrue à mobiliser le privé autour d’objectifs de développement. Cette analyse découle directement des axes retenus par la BOAD et la SFI lors de leur rencontre de Lomé.
En consolidant leur coopération, la BOAD et la SFI envoient donc un message fort : le financement du développement en Afrique de l’Ouest entre dans une phase plus stratégique, plus ciblée et potentiellement plus ambitieuse. Reste désormais à transformer ce plan d’action en opérations visibles, mesurables et reproductibles à l’échelle de la sous-région. Mais une chose est déjà claire : à Lomé, ce 1er avril 2026, c’est un signal important qui a été lancé aux marchés, aux États et aux investisseurs.
Patrick Tchounjo



