Afrique : la BAD veut mobiliser 400 milliards USD par an pour changer d’échelle

Le décor était feutré, presque protocolaire. Mais le message, lui, n’avait rien de diplomatique. Le 4 février, lors du traditionnel déjeuner des ambassadeurs à Abidjan, le président du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD), Dr Sidi Ould Tah, a posé une équation simple et vertigineuse : l’Afrique doit mobiliser plus de 400 milliards de dollars par an pour financer sa transformation. Un chiffre qui dit tout, parce qu’il dépasse immédiatement les capacités des bailleurs classiques et force une conclusion : sans changement d’échelle, le continent restera condamné à courir derrière ses besoins.
400 milliards par an : le chiffre qui casse le plafond des habitudes
La BAD le sait, et son président l’a dit sans détour : avec les ressources actuelles, cet objectif est hors de portée si l’on se contente des circuits traditionnels. Autrement dit, l’enjeu n’est plus seulement de “trouver de l’argent”, mais de réorganiser la façon dont l’Afrique attire, sécurise et oriente les capitaux vers l’économie réelle. Cette lecture colle d’ailleurs au thème que la BAD met en avant pour 2026, centré sur la mobilisation des financements à grande échelle dans un monde fragmenté.
Les “4 points cardinaux” : une boussole pour passer du discours à la mécanique
Dans un contexte international décrit comme l’un des plus agités, Sidi Ould Tah a réaffirmé une feuille de route structurée autour de quatre priorités, pensées comme une boussole opérationnelle. L’idée est de sortir du pilotage “projet par projet” pour entrer dans une logique d’impact massif, où la BAD joue davantage un rôle de catalyseur : elle sécurise le risque, attire le capital, accélère les chantiers.
L’argent est déjà là, mais il “dort” ailleurs
Le passage le plus stratégique est sans doute celui-ci : le continent ne manque pas de capitaux, il manque d’architecture et d’alignement. Le président de la BAD rappelle que les fonds souverains, fonds de pension et investisseurs institutionnels africains gèrent environ 1 000 milliards de dollars d’actifs, souvent orientés vers des placements jugés plus sûrs, comme les bons du Trésor ou l’immobilier, plutôt que vers les infrastructures, l’industrie ou les chaînes de valeur. C’est exactement ce verrou que la BAD veut faire sauter.
La NAFA : relier les institutions africaines qui travaillent encore en silos
Pour y parvenir, la BAD pousse la Nouvelle architecture financière africaine (NAFA), un concept qui peut sembler technocratique, mais dont l’ambition est très concrète : mettre en réseau les acteurs africains du financement du développement, aujourd’hui trop fragmentés. Continental, régional, national : l’architecture vise à mieux coordonner banques de développement, fonds de garantie, assureurs, caisses publiques, fonds souverains, afin que l’épargne africaine finance davantage la production, l’emploi et la transformation locale.
Démographie : l’urgence n’est pas statistique, elle est économique
Troisième point cardinal : la démographie, qui n’est pas un “bonus” mais un compte à rebours. Avec un âge médian autour de 19 ans et une population appelée à peser un quart de l’humanité d’ici 2050, la question n’est plus “comment former la jeunesse”, mais comment créer suffisamment d’emplois pour absorber, chaque année, l’arrivée massive de nouveaux actifs. Le message de la BAD est limpide : sans tissu productif, sans PME solides, sans montée en compétences, la bombe sociale devient une bombe économique.
Infrastructures et valeur ajoutée : transformer sur place ou rester dépendant
Le quatrième pilier complète la logique : infrastructures résilientes et création de valeur. Transformer les ressources naturelles sur le sol africain, développer des chaînes locales, augmenter les recettes fiscales, réduire la dépendance aux exportations brutes. Cette promesse, l’Afrique la répète depuis des décennies, mais elle bute toujours sur la même barrière : l’énergie, la logistique, l’industrie, donc le financement long terme. C’est là que la BAD veut peser plus fort, en attirant davantage d’investisseurs et en structurant mieux les risques.
Le sous-texte : une doctrine “partenariat gagnant-gagnant” assumée
Enfin, la BAD assume une ligne claire avec les actionnaires non-régionaux et les investisseurs internationaux : l’Afrique a besoin d’investissements, mais elle offre aussi des opportunités. Le narratif se veut moins défensif, plus transactionnel, plus “business”. Dans un monde où les capitaux deviennent sélectifs, la BAD veut parler le langage du risque, du rendement et des garanties, tout en gardant son mandat de développement.
Au fond, la journée du 4 février n’a pas seulement produit une déclaration. Elle a posé une doctrine : le développement africain ne sera pas financé à coups de petits pas. Il devra être financé par une alliance plus large, une architecture plus cohérente et une capacité à transformer l’épargne en usines, en énergie, en emplois. Parce qu’à 400 milliards par an, la question n’est plus “qui aide l’Afrique”. La question devient : comment l’Afrique organise sa propre puissance financière.
Patrick Tchounjo



