Afrique : ZEP-RE obtient une facilité de garantie de 50 millions $ pour étendre la couverture agricole et celle des PME

Il y a des annonces qui ne ressemblent pas à des “gros titres”, mais qui changent pourtant la mécanique du marché. La facilité de garantie pouvant atteindre 50 millions de dollars que la Société financière internationale (IFC) s’apprête à déployer au profit de ZEP-RE fait partie de celles-là. À première vue, il s’agit d’un instrument technique destiné à couvrir un risque de crédit en réassurance. En réalité, c’est une opération qui touche à un point névralgique de l’économie africaine : la capacité à transformer l’assurance en infrastructure de résilience, donc en carburant du crédit, de l’investissement et de la continuité économique.
Car quand l’assurance ne pénètre pas, le risque reste brut. Et quand le risque reste brut, l’agriculteur n’investit pas, la PME se fragilise, le banquier durcit ses conditions, et l’économie se finance court, cher, et sous tension. À l’inverse, quand le risque est mieux absorbé, tout le système respire un peu plus. C’est l’ambition affichée derrière ce projet.
Une garantie pour couvrir le risque de crédit en réassurance
Selon les informations relayées par Ecofin Agency et Business Daily, l’IFC prépare une facilité de garantie d’un montant pouvant aller jusqu’à 50 millions de dollars au bénéfice de ZEP-RE, le réassureur panafricain basé à Nairobi. Cette garantie est conçue pour couvrir le “risque de crédit de réassurance”, c’est-à-dire la vulnérabilité financière associée à la chaîne de paiement et d’engagements entre acteurs de l’assurance et de la réassurance.
L’effet recherché est direct : permettre à ZEP-RE d’élargir son activité et d’améliorer sa performance en souscrivant davantage d’affaires, jugées “plus rentables” et “de meilleure qualité”. Dans une industrie où la solidité se mesure autant à la capacité d’absorber des sinistres qu’à la discipline de souscription, ce type d’outil agit comme un accélérateur silencieux : il ne remplace pas le métier, il permet de le faire mieux, plus vite, et à plus grande échelle.
Ecofin Agency ajoute que le mécanisme vise aussi à renforcer le profil de risque de la compagnie et à soutenir son expansion continentale. Dit autrement : on ne parle pas seulement d’un “plus” financier, mais d’un levier de croissance, à un moment où les marchés africains cherchent à garder davantage de valeur dans leur propre chaîne assurantielle.
Agriculture et PME : l’assurance comme passerelle vers le financement
L’enjeu le plus attendu n’est pas seulement la réassurance en tant que marché, mais ce qu’elle rend possible en aval. L’IFC indique que le principal résultat attendu est l’augmentation de l’accès à l’assurance agricole pour les agriculteurs.
Dans l’Afrique réelle, l’assurance agricole n’est pas un produit “de confort”. C’est souvent la condition minimale pour que le financement suive, pour que la prise de risque redevienne rationnelle, et pour que l’investissement ne dépende plus uniquement de la chance climatique. Quand un petit exploitant sait qu’un choc majeur ne le fera pas tomber de tout son poids, il peut investir dans la semence, l’irrigation, l’intrant, la mécanisation. Et quand ce petit exploitant se transforme en producteur plus stable, toute la chaîne s’active : coopératives, acheteurs, agro-industries, logistique… et banques.
Même logique côté PME. Business Daily précise que le projet est conçu pour soutenir des solutions de “réduction des risques” destinées aussi aux PME, y compris celles détenues par des femmes. Là encore, le sujet est moins “assurance” que “continuité”. Une PME sous-protégée est une PME qui casse au premier choc et qui devient un risque de crédit pour le secteur financier. Une PME mieux couverte devient un actif plus finançable, plus durable, plus apte à croître.
Le levier digital : réduire les frictions, augmenter l’échelle
Le projet ne s’arrête pas à la garantie. L’IFC prévoit un accompagnement complémentaire via des services de conseil pour “soutenir le lancement et l’expansion de solutions numériques de réduction des risques” au profit des petits exploitants agricoles et des PME.
Ce volet est stratégique, parce que le principal ennemi de l’assurance inclusive n’est pas seulement le prix. C’est la friction : souscrire, comprendre, payer, déclarer, être indemnisé. Chaque étape trop lourde tue l’adoption. Le digital permet de casser cette barrière, en réduisant les coûts d’acquisition, en simplifiant la distribution, en accélérant le traitement, et surtout en rendant l’assurance compatible avec les usages quotidiens.
Dans les marchés francophones comme dans les marchés anglophones, cette bataille de l’expérience client devient centrale. Et la réassurance, souvent invisible pour le grand public, est pourtant l’étage qui permet aux assureurs et aux plateformes de tenir la promesse : payer vite, payer juste, payer durablement, même quand les chocs deviennent plus fréquents.
ZEP-RE : un réassureur panafricain au cœur des zones COMESA et CIMA
ZEP-RE n’est pas un acteur isolé. Sur son site, l’entreprise se présente comme un “leading reinsurer in Africa” et une institution spécialisée du COMESA, créée en 1990 (à l’époque de la Preferential Trade Area, précurseur du COMESA) pour développer l’assurance et la réassurance et soutenir le renforcement des capacités.
Son positionnement est particulièrement intéressant pour l’Afrique francophone, car son empreinte inclut un hub régional en Côte d’Ivoire, et des bureaux pays, notamment en RDC. Son discours assume une vocation de “protection gap” : livrer des solutions (ré)assurance “durables et innovantes”, en collaboration avec acteurs privés, publics et partenaires de développement.
Cette profondeur régionale s’accompagne d’un autre signal de crédibilité : AM Best a, fin 2025, confirmé des notations de ZEP-RE, en soulignant notamment que le groupe opère comme réassureur composite sur le continent, avec un focus sur les régions COMESA et CIMA, et que sa position bénéficie de cessions obligatoires dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne.
Ce détail compte, parce qu’il rappelle une réalité structurante : la réassurance africaine se joue aussi sur des arbitrages de souveraineté économique. Garder une part plus importante des primes et des capacités sur le continent, renforcer la solidité des acteurs régionaux, élargir la couverture des risques massifs (agriculture, santé, catastrophes) : ce sont des objectifs qui dépassent l’entreprise, et qui touchent aux politiques publiques, aux régulateurs et aux bailleurs.
Ce que le marché doit surveiller maintenant
La facilité de garantie est un levier. Mais sa valeur finale se mesurera à la mise en œuvre : la capacité à sélectionner les portefeuilles, à déployer l’accompagnement, et à transformer l’outil en couverture effective, notamment sur l’agriculture et les PME.
Pour les marchés d’Afrique francophone, l’intérêt est immédiat : si les solutions de réduction des risques s’industrialisent, elles peuvent accélérer la microassurance, sécuriser des portefeuilles agricoles, et surtout rendre plus bancables des segments que la finance considère encore comme trop volatils. C’est peut-être cela, le vrai pouvoir de cette annonce : faire bouger l’assurance, non comme un produit, mais comme une infrastructure économique.
Patrick Tchounjo



