Au Bénin, la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures fait ses débuts avec un chèque de 200 millions de dollars pour désengorger le Grand Nokoué

C’est une première qui compte. En s’engageant pour la toute première fois au Bénin, la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII) ouvre un nouveau chapitre dans la diplomatie financière de Cotonou. L’institution a accordé un prêt de 200 millions de dollars (environ 131 milliards de FCFA) pour financer la modernisation du transport public dans le Grand Nokoué, cette vaste conurbation du sud du pays où se concentrent l’essentiel des activités, des emplois et des embouteillages.
Dans les rues de Cotonou, l’annonce résonne comme une promesse : celle de trajets moins interminables, de bus plus fiables, d’une mobilité pensée à l’échelle d’un territoire qui grandit vite, trop vite parfois. Car le Grand Nokoué, qui agrège Cotonou, Porto-Novo, Abomey-Calavi, Sèmè-Podji et Ouidah, vit depuis des années au rythme d’un transport dominé par l’informel, agile mais saturé, indispensable mais à bout de souffle.
Un financement “levier” de 500 millions de dollars
Le prêt de la BAII n’arrive pas seul. Il s’insère dans un programme plus large, estimé à 500 millions de dollars, cofinancé par l’Association internationale de développement (IDA) de la Banque mondiale, et soutenu par des investissements additionnels de partenaires privés. Le message est clair : il ne s’agit pas d’un simple achat de bus ou d’une réfection ponctuelle de chaussées, mais d’une transformation systémique, avec ses briques techniques, institutionnelles et économiques.
Dans les milieux financiers, cette architecture est scrutée avec attention. Elle traduit une montée en puissance des montages “hybrides” où bailleurs multilatéraux et capitaux privés tentent de faire basculer des secteurs longtemps jugés difficiles à rentabiliser. Le transport urbain en fait partie : coûteux à construire, exigeant à exploiter, politiquement sensible à cause des tarifs.
La mobilité comme bataille économique
Au Bénin, le transport n’est plus un sujet du quotidien : c’est devenu un enjeu de compétitivité. Dans le Grand Nokoué, la congestion grignote des heures de travail, renchérit la logistique, fatigue les ménages, et pèse sur la productivité d’un espace qui concentre les principales fonctions économiques du pays. À mesure que la ville s’étale et que les distances s’allongent, l’addition devient collective : temps perdu, carburant consommé, accidentologie persistante.
Les projections démographiques ajoutent de la pression. La région pourrait approcher les 3 millions d’habitants à l’horizon 2030, ce qui revient à dire que la mobilité aujourd’hui déjà tendue deviendra demain un facteur de stabilité sociale autant qu’un levier de croissance. C’est dans ce contexte que le programme promet de renforcer l’accessibilité, la sécurité et la qualité des déplacements, avec une attention affichée pour des solutions à faible impact environnemental.
Bus, bateaux… et électrification progressive
Au cœur du dispositif, une idée : bâtir un système multimodal. Bus, transport lagunaire, connexions entre différents modes… Le Grand Nokoué, adossé à l’eau, a longtemps vécu avec un potentiel fluvial sous-exploité. Le projet entend mieux utiliser cette géographie, et diversifier l’offre pour éviter que tout repose sur la route.
Mais l’annonce qui retient le plus l’attention est ailleurs : le déploiement progressif de la mobilité électrique. Le programme évoque des bus, des bateaux et même des taxis-motos électriques, avec à la clé la professionnalisation d’opérateurs de transport “adapté” et un renforcement des dispositifs de sécurité routière et fluviale.
Les chiffres avancés donnent la mesure de l’ambition : le nouveau système pourrait transporter environ 270 000 passagers par jour dans une phase initiale, puis jusqu’à 360 000 à long terme. Pour un territoire où les déplacements sont massifs et fragmentés, l’objectif est de créer une alternative crédible : plus régulière, plus confortable, plus sûre.
Réformer un secteur où l’informel est la colonne vertébrale
Reste l’équation la plus délicate : comment moderniser sans casser l’existant ? Dans le Grand Nokoué, les taxi-motos (les célèbres zémidjans) et d’autres formes d’offres informelles font tourner la ville. Ils répondent à une demande que les systèmes publics n’ont jamais vraiment absorbée, au prix d’une précarité économique et d’une sécurité parfois fragile.
Le projet promet donc une amélioration de la gouvernance du secteur et un renforcement des capacités institutionnelles : planification, financement, sécurité, organisation. C’est souvent là que se joue le succès ou l’échec. Sans autorité organisatrice forte, sans modèle économique clair, sans cadre de contractualisation, les bus se raréfient, les infrastructures se dégradent, et la ville retourne à ses solutions improvisées.
Le pari des emplois et d’une filière “e-mobilité”
Les bailleurs mettent aussi en avant la dimension économique, presque industrielle, de l’initiative. La BAII évoque un potentiel de 35 000 emplois nets liés au développement de la mobilité électrique, auxquels s’ajouteraient plusieurs centaines d’emplois dans les transports publics et un millier lié aux travaux de réhabilitation.
Derrière ces estimations, il y a une intuition : l’électrification peut créer un marché local. Dépôts, recharge, maintenance, pièces, formation, outils numériques de gestion de flotte… Un écosystème complet peut émerger, avec des opportunités pour les PME et, surtout, pour les banques.
Car l’électromobilité n’est pas seulement une affaire de technologie : c’est une affaire de financement. Flottes à amortir, équipements à assurer, opérateurs à structurer, revenus à sécuriser. Si la gouvernance suit et si la billettique rend les flux traçables, le secteur pourrait devenir une nouvelle frontière pour le crédit, le leasing, l’assurance et les partenariats public-privé.
Un test grandeur nature pour la “ville durable” au Bénin
En s’alignant sur la lutte contre le changement climatique et l’inclusion sociale, le programme s’inscrit dans une tendance mondiale : rendre les villes africaines plus respirables sans freiner leur dynamisme. Sur le papier, l’initiative coche toutes les cases : modernisation, sécurité, gouvernance, multimodalité, électrification.
Sur le terrain, tout se jouera dans l’exécution : la capacité à coordonner cinq communes, à gérer le foncier, à maintenir les équipements, à intégrer les opérateurs existants, et à construire un modèle tarifaire soutenable. C’est là que les grands projets de transport urbain se gagnent… ou se perdent.
Pour le Bénin, l’arrivée de la BAII est un signal : le pays parvient à attirer un nouveau partenaire majeur sur un projet à forte visibilité. Pour la BAII, c’est aussi un acte de positionnement : l’Afrique urbaine, avec ses besoins d’infrastructures, devient un territoire d’intervention stratégique.
Patrick Tchounjo



