Marchés & Financements

BC-PME : 40 milliards de FCFA pour redonner du souffle à la banque des PME camerounaises

La Banque camerounaise des petites et moyennes entreprises s’apprête peut-être à vivre l’un des tournants les plus décisifs de son histoire. Réunie en assemblée générale pluriannuelle et mixte le 26 février 2026 à Yaoundé, l’institution a approuvé une augmentation de capital de 40 milliards de FCFA, soit environ 70,4 millions de dollars, sous réserve du feu vert de la Cobac. Si l’opération est validée, le capital social de cette banque publique passera de 20 à 60 milliards de FCFA.

Une recapitalisation qui vaut bien plus qu’un simple ajustement comptable

Sur le papier, il s’agit d’une opération classique de renforcement des fonds propres. Dans les faits, c’est un signal politique, bancaire et économique. Le relèvement doit se faire par l’émission de 4 millions d’actions nouvelles d’une valeur nominale de 10 000 FCFA chacune, entièrement souscrites par l’État du Cameroun, actionnaire unique de la banque. À travers ce choix, Yaoundé ne se contente pas de recapitaliser un établissement en difficulté. L’État réaffirme qu’il veut conserver un outil bancaire dédié au financement des PME, au moment même où le tissu entrepreneurial reste l’un des maillons les plus fragiles de l’économie camerounaise.

Cette opération s’inscrit aussi dans un contexte réglementaire devenu beaucoup plus exigeant. La Cobac a relevé le capital social minimum des banques de la Cemac à 25 milliards de FCFA, avec entrée en vigueur à compter du 1er janvier 2026 et une période transitoire pour les établissements déjà agréés. Dans ce nouveau paysage, une BC-PME portée à 60 milliards de FCFA ne serait plus seulement en conformité. Elle disposerait, du moins sur le papier, d’une assise bien supérieure au seuil réglementaire.

L’argent de l’import-substitution au secours de la banque des PME

Le détail le plus intéressant de cette recapitalisation tient à l’origine des ressources. Les 40 milliards de FCFA attendus doivent provenir du Plan intégré d’import-substitution agropastorale et halieutique, un programme public conçu pour soutenir la production locale dans les filières agricoles, pastorales et halieutiques. Les montants transférés à la BC-PME auront vocation à financer les opérateurs privés actifs dans ces secteurs, ce qui donne à l’opération une coloration très ciblée : il ne s’agit pas seulement de sauver une banque, mais de la repositionner comme bras financier d’une politique économique précise.

Ce choix est loin d’être anodin. Il relie directement la recapitalisation à une ambition plus large de transformation productive. Dans un pays où la question de la dépendance aux importations reste centrale, flécher des ressources publiques vers une banque spécialisée pour irriguer l’agriculture, l’élevage et la pêche revient à tenter un pari de cohérence entre politique industrielle et outil bancaire. Cette lecture est une inférence, mais elle découle directement de l’origine annoncée des fonds et de leur destination sectorielle.

Une banque créée pour les PME, mais encore très loin de sa promesse

C’est là que le dossier devient plus délicat. Car la BC-PME ne part pas d’une situation de confort. Lancée en 2015 pour améliorer l’accès au financement des petites et moyennes entreprises, la banque peine depuis des années à démontrer qu’elle peut remplir pleinement sa mission. L’Annuaire statistique 2024 sur les PME, l’économie sociale et l’artisanat indique qu’au cours de l’année 2024, l’établissement n’a accordé que 1,95 milliard de FCFA de crédits pour 85 projets de PME, sur une demande totale de 3,24 milliards de FCFA. Pour une banque publique spécialement conçue pour financer les PME, le chiffre paraît modeste.

À cette faible production de crédit s’ajoutent des performances financières fragiles. Les informations relayées autour de l’assemblée générale indiquent qu’en 2023, la banque a enregistré un déficit de 1,112 milliard de FCFA, confirmant une difficulté persistante à atteindre l’équilibre. Autrement dit, l’injection de nouveaux fonds publics vise autant à donner de l’oxygène qu’à redonner de la crédibilité à une institution dont la mission est jugée stratégique, mais dont les résultats restent en retrait.

Une institution secouée aussi par des turbulences de gouvernance

Les fragilités de la BC-PME ne sont pas uniquement financières. Elles sont aussi managériales. En octobre 2023, le conseil d’administration a confié l’intérim de la direction générale à Amadou Haman, jusque-là directeur général adjoint. Cette décision est intervenue après les sanctions prononcées par la Cobac contre l’ancienne directrice générale, Agnès Ndoumbe Mandeng, à l’issue d’une procédure disciplinaire ouverte en 2023. Selon les informations publiées sur le dossier, le régulateur lui a retiré son agrément et a prononcé une interdiction d’exercer de dix ans dans les établissements de crédit de la Cemac.

Dans ces conditions, la recapitalisation prend une autre dimension. Elle ne vise plus seulement à renforcer un bilan. Elle cherche aussi à tourner une page, ou du moins à offrir à la banque la possibilité d’un nouveau départ. Mais l’argent, à lui seul, ne suffira pas. Pour que cette opération devienne autre chose qu’un simple sursis, il faudra que la gouvernance, la qualité des dossiers financés, la discipline de gestion et la capacité d’exécution suivent réellement. Cette appréciation est une analyse fondée sur l’historique récent de la banque et sur la nature des difficultés identifiées.

Le plan 2025-2030, ou la tentative d’un recentrage crédible

L’assemblée générale du 26 février 2026 ne s’est pas limitée à approuver l’augmentation de capital. Elle a également validé le plan stratégique de développement 2025-2030 de la BC-PME. Selon les informations publiées, ce plan prévoit un repositionnement sur les missions prioritaires de financement des PME, avec un accent particulier sur les projets liés au programme gouvernemental d’import-substitution. Là encore, le message est clair : il s’agit de recentrer la banque sur ce qu’elle aurait toujours dû être, à savoir un instrument public de soutien ciblé au tissu productif national.

Ce recentrage peut compter. Car l’un des reproches souvent adressés aux banques publiques spécialisées est leur dilution progressive entre objectifs politiques, contraintes prudentielles et réalités commerciales. En liant explicitement la recapitalisation à une stratégie 2025-2030, les autorités tentent d’introduire une logique de cap. Reste à savoir si ce cap sera réellement traduit en volumes de financement, en qualité de portefeuille et en impact sur les PME. Cette dernière phrase relève d’une inférence analytique fondée sur les objectifs approuvés et sur les performances passées de la banque.

Le vrai test commence maintenant

Au fond, cette annonce place la BC-PME à un moment de vérité. Si la Cobac valide l’opération, l’établissement disposera de moyens financiers sans précédent dans son histoire récente. Il ne pourra alors plus seulement invoquer le manque de capital pour expliquer ses contre-performances. Il lui faudra prouver qu’une banque publique dédiée aux PME peut financer davantage, mieux sélectionner ses risques, mieux accompagner les entrepreneurs et jouer un rôle concret dans la transformation économique du Cameroun.

Le paradoxe est presque cruel, mais il est aussi stimulant : jamais la BC-PME n’a autant eu besoin d’argent, et jamais cet argent n’aura autant exigé des résultats. Si cette recapitalisation réussit, elle pourrait faire de la banque un vrai levier de financement pour les filières productives et pour les petites entreprises camerounaises. Si elle échoue, elle deviendra un nouvel épisode dans la longue histoire des institutions publiques que l’on recapitalise sans parvenir à les transformer. Et c’est précisément pour cela que cette opération compte autant aujourd’hui.

Patrick Tchounjo

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