CEMAC : la BEAC dit “non” à la dévaluation et met en garde contre l’économie de la rumeur

Pendant quelques heures, la rumeur a fait ce que les marchés redoutent le plus : injecter de l’incertitude dans une zone monétaire déjà sous surveillance. Sur WhatsApp, Facebook et X, une même phrase s’est mise à circuler, brutale, anxiogène, virale : « dévaluation imminente du franc CFA en CEMAC ». Dans les rues comme dans les trésoreries d’entreprises, le mot a le pouvoir d’un choc. Parce qu’en Afrique centrale, la monnaie n’est pas un simple outil : c’est une ligne de vie.
Le 16 janvier 2026, le gouverneur de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC), Yvon Sana Bangui, a donc choisi de reprendre la main publiquement. Démenti formel : aucune dévaluation n’est à l’ordre du jour. Le message est clair, frontal, destiné à couper court à l’emballement et à éviter l’effet boule de neige sur les anticipations.
Mais au-delà du démenti, l’épisode révèle une fracture plus profonde : la bataille de la BEAC n’est pas seulement monétaire, elle est narrative. Une banque centrale peut relever ses taux, durcir la réglementation des changes, pousser à la discipline. Elle ne peut pas, à elle seule, “refaire” la confiance quand l’économie réelle doute, quand la mémoire collective se souvient, et quand les réseaux sociaux imposent leur tempo.
Des fondamentaux qui plaident contre le scénario-choc
Sur le papier, l’argumentaire technique existe. Dans son communiqué du Comité de politique monétaire (CPM) du 15 décembre 2025, la BEAC projette une inflation ramenée à 2,2% en 2025 (sous la norme communautaire), un ralentissement de la croissance à 2,4%, et surtout des réserves de change attendues à 6 377,3 milliards FCFA au 31 décembre 2025, couvrant 4,2 mois d’importations (contre 4,9 mois en 2024).
Autrement dit : pression, oui. Panique, non. Une dévaluation n’est pas un acte de communication : c’est une décision extrême, généralement dictée par une crise de réserves, une perte de crédibilité ou une impasse macroéconomique. Or la BEAC met précisément en avant des indicateurs qui, même en baisse, restent au-dessus d’un seuil d’alerte immédiat.
Le resserrement monétaire comme bouclier et comme aveu
Ce qui alimente la rumeur, ce n’est pas seulement l’ignorance : ce sont les signaux contradictoires que l’économie envoie. La BEAC a relevé son taux d’intérêt des appels d’offres (TIAO) de 4,50% à 4,75% et la facilité de prêt marginal de 6,00% à 6,25% en décembre 2025, justifiant cette décision notamment par la baisse du taux de couverture extérieure de la monnaie.
Dans une lecture “pro-BEAC”, c’est un réflexe défensif logique : protéger les réserves, freiner les sorties, maintenir l’ancrage. Dans une lecture plus clivante, c’est aussi un aveu : la stabilité se défend au prix d’un crédit plus cher, donc d’une économie plus contrainte. Et quand le financement se renchérit, le soupçon se propage plus vite que les communiqués.
Le vrai risque : l’économie de la rumeur
La BEAC peut gagner la bataille du démenti. Elle doit surtout gagner la guerre contre l’économie de la rumeur : celle qui crée des comportements de précaution (conversion, thésaurisation, fuite vers le cash), fragilise la confiance dans les banques, et transforme un bruit en tension réelle.
La séquence de janvier 2026 pose donc une question inconfortable pour toute la CEMAC : la stabilité du franc CFA ne se joue pas uniquement dans les réserves et les taux. Elle se joue dans la capacité des États à réduire les déficits, à sécuriser les recettes en devises, à éviter que la politique budgétaire ne force la main à la politique monétaire. Sans cela, chaque tension extérieure, chaque baisse du pétrole, chaque dérapage national continuera d’offrir un carburant gratuit aux “annonces” virales.
Le gouverneur a tranché : pas de dévaluation. Reste l’essentiel : faire en sorte que, demain, une rumeur n’ait plus le pouvoir de faire trembler une zone entière.
Patrick Tchounjo



