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CEMAC : le privé alimente la banque 12 962 milliards FCFA d’épargne en 2024

En zone CEMAC, l’année 2024 confirme un fait structurant : la banque vit d’abord des ressources du secteur privé, et finance majoritairement ce même privé. Mais derrière la hausse des dépôts, la préférence pour la liquidité, la montée du risque de crédit et la concentration sectorielle dessinent une intermédiation qui progresse… sans encore changer d’échelle.

Une CEMAC bancaire en croissance, tirée par la collecte

Au 31 décembre 2024, le système bancaire de la CEMAC aligne 56 banques en activité (19 au Cameroun, 10 au Congo, 10 au Tchad, 8 au Gabon, 5 en Guinée équatoriale et 4 en République centrafricaine).

Dans cet ensemble, le signal le plus net est la trajectoire du bilan agrégé : 24 967 milliards FCFA (environ +11,5 % sur un an). La progression est portée par le cœur du modèle bancaire : la collecte et la transformation de ressources, avec des dépôts clientèle à 17 995 milliards FCFA, représentant 72,1 % du total de bilan, en hausse de 8,2 %.

Autrement dit, la “matière première” bancaire, l’épargne a continué de se reconstituer, malgré un environnement où l’État, les entreprises et les ménages restent soumis à des arbitrages de trésorerie serrés. La banque capte, sécurise, agrège. Et, de plus en plus, elle le fait sous une forme très particulière : la liquidité.

La préférence pour le cash : les dépôts à vue dominent l’épargne bancaire

La structure des ressources raconte une CEMAC où l’argent veut rester disponible. Les ressources à vue (y compris comptes sur livret) bondissent de 12,8 % pour atteindre 14 267 milliards FCFA, soit 79,3 % des dépôts. Les ressources à terme reculent à 2 989 milliards FCFA (soit 16,1 %), tandis que les autres comptes créditeurs pèsent 4,7 %.

Ce poids du “à vue” n’est pas un détail technique. Il traduit, à l’échelle d’une zone monétaire, une psychologie économique : l’épargnant ménage comme entreprise, privilégie la flexibilité, dans un contexte où les cycles de paiement, la volatilité des coûts, et les incertitudes sectorielles imposent de conserver des marges de manœuvre.

72 % de l’épargne vient du privé : une domination structurelle

La donnée la plus politique au sens économique est sans appel : le secteur privé fournit 72 % des dépôts, soit 12 962 milliards FCFA. Les administrations publiques représentent 11,6 % (environ 2 092 milliards), les entreprises publiques 5,3 % (environ 960 milliards) ; les non-résidents progressent également.

Cette domination du privé n’est pas seulement la preuve d’une vitalité de la collecte : elle révèle une réalité plus profonde. En CEMAC, la solidité des banques dépend d’abord de la capacité des acteurs privés à générer des flux, à constituer des trésoreries, à épargner même quand l’environnement est contraint. Le privé alimente la banque ; la banque, en retour, arbitre le risque de financer.

Géographie des dépôts : Cameroun en pivot, Gabon et Congo en socles

La carte de l’épargne bancaire confirme une hiérarchie stable. Le Cameroun capte 46,5 % des dépôts, loin devant le Gabon (16,8 %) et le Congo (15,1 %). La RCA demeure à 1,8 %, reflet des écarts de profondeur financière dans la sous-région.

Derrière ces parts, il y a des réalités très concrètes : densité du tissu d’entreprises, volume des paiements, importance des chaînes de sous-traitance, poids des importations, et capacité des acteurs à bancariser les flux. L’épargne bancaire suit la création de valeur et, souvent, la concentration des centres de décision.

Côté crédit : le privé capte l’essentiel, mais l’État reste une polarité

Sur les emplois, l’encours de crédits bruts atteint 12 501 milliards FCFA en 2024 (+6,5 %). Et là encore, le secteur privé tient la ligne de front : 9 710 milliards FCFA, soit 77,7 % des crédits, contre 74 % un an plus tôt.

Les crédits directs à l’État ressortent à 1 020 milliards FCFA (8,2 %), tandis que les entreprises publiques concentrent 1 004 milliards FCFA (8 %).

L’architecture est donc claire : la banque finance principalement le privé, tout en conservant une exposition significative au secteur public. Ce double ancrage est typique des zones où l’État reste un acteur économique majeur, et où la banque doit concilier rentabilité, risque et “effet système”.

Une concentration sectorielle qui interroge la transformation économique

La répartition des crédits par branche d’activité montre une concentration autour de quelques locomotives. En 2024, les financements se structurent notamment autour de :

La production et distribution d’électricité et de gaz (12,9 %), le commerce de gros et de détail (12,2 %), les activités de fabrication (6,8 %), l’agriculture-sylviculture-pêche (6,7 %), la construction (5,5 %), les transports et l’entreposage (4,3 %), ou encore l’eau/assainissement/déchets (4,0 %). Les “autres activités de services” représentent 20,7 % et les activités non ventilées 8,2 %.

Deux lectures se superposent. D’un côté, les banques financent ce qui “tourne” l’énergie, le commerce, certaines industries. De l’autre, la place importante des catégories résiduelles (“autres services”, “non ventilé”) rappelle un défi statistique et prudentiel : mieux qualifier l’usage du crédit, mieux documenter la destination réelle, mieux modéliser le risque par filière.

Le point de vigilance : le risque de crédit reste élevé

La croissance ne gomme pas le risque. En 2024, les créances en souffrance atteignent environ 2 024 milliards FCFA, en hausse, et représentent 16,19 % des crédits bruts (contre 16,01 % un an plus tôt).

Ce niveau rappelle une contrainte majeure : la banque peut collecter davantage, mais si la qualité d’actifs ne s’améliore pas durablement, la capacité de prêter “plus et mieux” reste plafonnée. La profondeur financière se construit autant par l’abondance des ressources que par la robustesse des mécanismes d’évaluation, de recouvrement et de couverture du risque.

Une intermédiation encore prudente malgré l’épargne abondante

En rapprochant les deux masses 12 501 milliards de crédits pour 17 995 milliards de dépôts , le ratio crédits/dépôts ressort à environ 69 % (calcul à partir des agrégats 2024).

Ce chiffre raconte une CEMAC bancaire qui garde une marge de sécurité : liquidité, trésorerie, arbitrages de portefeuille, contraintes prudentielles, mais aussi prudence face à un risque de défaut qui demeure structurellement élevé. Le paradoxe est connu : l’épargne est là, mais le passage à l’échelle du financement de l’économie réelle dépend de la capacité à réduire l’incertitude, formaliser davantage les acteurs, et sécuriser les cash-flows.

Ce que disent vraiment les chiffres 2024

Au fond, la statistique la plus stratégique n’est pas uniquement “72 %”. C’est ce que ce 72 % implique : le privé est le moteur de la bancarisation des ressources, et, simultanément, le premier destinataire du crédit.

Patrick Tchounjo

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