Financement du développement : la BAD et l’ACG posent les bases d’un “co-investissement programmatique”

À Abidjan, les partenariats se lisent parfois comme des communiqués. Celui-ci se lit comme une inflexion. En lançant une nouvelle phase de coopération, le Groupe de coordination arabe (ACG) et la Banque africaine de développement (BAD) veulent changer d’échelle : passer d’une logique de projets juxtaposés à une mécanique plus structurée, capable d’aligner des bilans, de synchroniser des pipelines, et d’attirer du capital privé là où l’Afrique en manque le plus.
L’objectif, affiché sans détour, est de renforcer le cofinancement, mobiliser des capitaux privés et accélérer la transformation économique du continent au moment même où le déficit de financement du développement s’élargit, et où l’urgence se mesure en mégawatts, en infrastructures résilientes, en systèmes alimentaires sécurisés et en chaînes de valeur régionales enfin connectées.
Mais pour comprendre la portée de l’annonce, il faut d’abord faire le portrait de l’ACG. Car l’ACG n’est pas une institution classique : c’est une coalition, une “machine collective” de financement, dont l’histoire ressemble à celle d’une diplomatie économique devenue infrastructure de capital.
Naissance d’un bloc : l’ACG, alliance créée pour coordonner l’aide au développement
L’ACG est né en 1975, dans une époque où les institutions de financement arabes cherchaient à mieux coordonner leur action internationale. Depuis, le groupe s’est imposé comme une alliance stratégique visant à apporter une réponse concertée en matière de finance du développement.
Cette coordination n’a rien d’anecdotique : elle permet de mutualiser l’expertise, d’éviter les doublons, d’augmenter la taille des tickets, et surtout de réduire la fragmentation, un risque classique dans l’aide au développement, quand plusieurs bailleurs financent des priorités similaires sans programmation commune.
Identité : dix institutions, un même réflexe de cofinancement
Aujourd’hui, l’ACG réunit 10 institutions qui, ensemble, couvrent une large palette d’instruments : prêts souverains, guichets concessionnels, soutien macro-financier, financement de projets, et mobilisation sectorielle. La liste publiée par l’ACG comprend notamment : Abu Dhabi Fund for Development (ADFD), BADEA, Arab Fund, AGFUND, Arab Monetary Fund, Islamic Development Bank (IsDB), Kuwait Fund, OPEC Fund, Qatar Fund for Development, et Saudi Fund for Development.
À elle seule, cette composition donne une clé de lecture : l’ACG peut agir comme un assembleur de capitaux longs, en combinant profils de risque, maturités, et expertises sectorielles.
Un parcours chiffré : du financement bilatéral à l’empreinte globale
La “biographie” de l’ACG s’écrit aussi en volumes. Selon une communication de l’OPEC Fund, l’ACG depuis sa création a fourni plus de 12 000 prêts de développement dans plus de 160 pays.
Le groupe a également mis en avant, pour 2023, un niveau d’engagement global de l’ordre de 17 milliards de dollars en faveur du développement durable.
D’autres communications institutionnelles, notamment autour du jubilé des 50 ans, confirment cette trajectoire et insistent sur la montée en puissance du groupe comme plateforme coordonnée.
2026 : rencontre avec la BAD, et changement de méthode
C’est dans cette logique “bloc de capitaux” que s’inscrit la consultation de haut niveau tenue au siège de la BAD à Abidjan. Le cœur du message : installer une plateforme commune pour passer d’une coopération “fragmentée” à un co-investissement programmatique à grande échelle, aligné sur les priorités du continent.
Les chantiers évoqués couvrent les besoins les plus pressants : accès à l’énergie, résilience climatique, sécurité alimentaire, intégration régionale, et croissance portée par le secteur privé.
Derrière les mots, une réalité : l’Afrique ne manque pas seulement de projets, elle manque souvent de projets “prêts à financer”, de structures de partage du risque, et d’un alignement suffisamment solide entre bailleurs pour attirer des investisseurs privés à grande échelle.
De la coopération au co-investissement : ce qui change concrètement
Selon les éléments communiqués, l’ambition ACG–BAD repose sur plusieurs leviers : améliorer la préparation conjointe des projets, harmoniser les approches de financement, renforcer le dialogue politique, et organiser une programmation davantage “pipeline” que “coup par coup”.
La réunion a débouché sur l’adoption d’une Déclaration commune fixant les domaines prioritaires et les principes de mécanismes de suivi institutionnels pour encadrer la mise en œuvre.
La prochaine étape est particulièrement révélatrice : la Déclaration prévoit l’élaboration, en 2026, d’un cadre opérationnel de partenariat (Financing and Operational Partnership Framework) définissant les modalités de cofinancement, la coordination des pipelines et une programmation conjointe régulière.
Le texte reconnaît le rôle central du Fonds africain de développement (FAD/ADF), le guichet concessionnel du Groupe BAD, pour soutenir les pays à faible revenu et fragiles, et appelle à explorer une collaboration plus étroite entre les institutions de l’ACG et ce guichet.
Une pièce dans la NAFA : la souveraineté financière comme horizon
Cette séquence s’inscrit aussi dans une idée plus large portée par la BAD : renforcer la souveraineté financière du continent via une Nouvelle architecture financière africaine (NAFA), pensée pour mieux intégrer institutions de financement du développement, garanties, assurances, marchés de capitaux et investisseurs privés.
Patrick Tchounjo



