Gabon : les banques accélèrent, mais le risque de crédit s’invite dans l’équation

À Libreville, les chiffres racontent une dynamique qui rassure… tout en imposant une prudence nouvelle. Au deuxième trimestre 2025, le système bancaire gabonais (huit établissements en activité) a vu son total de bilan bondir de 10,7% par rapport au trimestre précédent, porté par une hausse de 9,5% des dépôts de la clientèle, selon la Note de conjoncture sectorielle de la Direction générale de l’économie et de la politique fiscale (DGEPF).
Dans un contexte d’ajustements budgétaires et de recomposition des flux financiers publics, cette progression ressemble à un signal de solidité : les banques mobilisent davantage de ressources, reconstituent leur matelas de liquidité et soutiennent une activité de crédit en amélioration. Mais la photographie a son ombre : la qualité du portefeuille se dégrade, et le risque de crédit reprend de la place dans le tableau de bord.
Une croissance portée par les dépôts, signe d’un système plus liquide
Le moteur principal de la hausse du bilan reste la collecte. Sur le trimestre, les ressources collectées auprès de la clientèle augmentent, soutenues par la progression des dépôts à vue et des dépôts à terme. Le mouvement est particulièrement porté par le secteur privé, qui représente 74,7% du total des dépôts et enregistre une hausse trimestrielle notable, une évolution que la DGEPF relie notamment à la mise à disposition de ressources issues du règlement partiel de la dette intérieure de l’État, injectant de la liquidité dans le circuit bancaire.
Dans le même temps, les dépôts non-résidents progressent, suggérant une attractivité financière qui persiste, tandis que les dépôts d’entreprises publiques bondissent sous l’effet de reclassements comptables, selon les éléments rapportés autour de la note.
Le compte unique du Trésor reconfigure les flux publics
Le trimestre confirme aussi un phénomène plus structurel : la centralisation des ressources publiques via le Compte Unique du Trésor (CUT), qui modifie la place des dépôts publics dans les bilans bancaires. La Direction générale du Trésor public gabonais présente le CUT comme une innovation majeure de modernisation de la gestion de trésorerie, aux côtés de la dématérialisation des paiements et d’une préférence accrue pour des instruments de marché.
Dans ce cadre, le recul des dépôts publics s’inscrit dans une logique de réforme : l’État reprend la main sur sa trésorerie en centralisant davantage, ce qui change mécaniquement la structure des dépôts dans le système bancaire.
Les crédits progressent, mais la qualité d’actifs se fragilise
Côté emplois, les crédits bruts distribués progressent de 7,2% sur le trimestre, traduisant un raffermissement de l’offre de financement.
Mais la hausse s’accompagne d’un indicateur qui retient l’attention : les créances en souffrance atteignent désormais 11,7% des crédits bruts, en hausse de 15,7% sur le trimestre et de 36,5% en glissement annuel, signalant une montée des risques dans l’activité bancaire.
Autrement dit, la machine bancaire accélère, mais une partie du portefeuille se fragilise. C’est un rappel classique dans les phases de reprise : lorsque le crédit repart, les défauts hérités des cycles précédents ou la fragilité de certains emprunteurs peuvent remonter en surface.
Une couverture crédits/dépôts plus confortable, mais un message à double lecture
La couverture des crédits par les dépôts s’améliore, atteignant 160,8% contre 157,5% trois mois plus tôt.
Cette progression traduit un excédent de ressources mobilisées : le système dispose d’une base de dépôts plus large au regard du volume de crédits, ce qui, en lecture de liquidité, est plutôt favorable.
Mais cet excédent peut aussi dire autre chose : si la collecte avance plus vite que le crédit privé, c’est parfois le signe d’une prudence accrue des banques, ou d’une réallocation des financements vers des signatures jugées moins risquées.
Un recentrage du crédit vers le secteur public
L’un des points saillants du trimestre est la recomposition du portefeuille de crédits. Les crédits au secteur privé reculent, tandis que les financements dirigés vers l’État et les entreprises publiques augmentent fortement, traduisant un basculement des priorités de financement au profit du secteur public, tel que décrit dans les données de conjoncture.
Dans un environnement où la dépense publique, la gestion de la dette intérieure et les réformes de trésorerie pèsent sur les circuits financiers, cette réallocation n’est pas surprenante. Elle pose néanmoins une question centrale pour la croissance : la capacité du système bancaire à soutenir durablement l’économie réelle, au-delà des besoins du secteur public.
Une croissance à consolider : la prochaine bataille se jouera sur le risque
Au total, le deuxième trimestre 2025 offre une image contrastée mais lisible : solidité de la collecte, hausse du bilan, crédit en progression, mais dégradation préoccupante de la qualité du portefeuille.
Pour les banques, l’équation des prochains trimestres est claire : consolider la dynamique sans laisser le risque de crédit s’installer. Car la performance durable ne se mesure pas seulement à la croissance du bilan, mais à la qualité des actifs, à la capacité d’absorber les chocs et à l’aptitude à financer le secteur privé sans fragiliser la stabilité.
Patrick Tchounjo



