IFC et Cashi misent sur l’inclusion financière pour changer l’économie tchadienne

Au Tchad, l’argent circule encore d’abord de la main à la main. Dans un pays où seulement 10 à 15 % des adultes disposent d’un compte bancaire ou de paiement mobile, le cash reste le cœur battant de l’économie quotidienne. Acheter, vendre, payer, encaisser, sécuriser une transaction : tout ou presque repose encore sur des échanges physiques. Mais cette réalité pourrait commencer à changer. En s’associant à la fintech Cashi, IFC, membre du Groupe de la Banque mondiale, veut accélérer le déploiement de services de paiement numérique innovants à travers l’Afrique centrale, avec une promesse claire : rendre les transactions plus simples, plus sûres et plus accessibles, même dans les environnements les plus contraints.
Derrière ce partenariat, il ne s’agit pas seulement de technologie. Il s’agit d’un enjeu économique majeur. Car dans les marchés faiblement bancarisés, le paiement numérique ne sert pas uniquement à moderniser les usages. Il peut transformer la manière dont les populations accèdent aux services financiers, dont les petites entreprises gèrent leur trésorerie, et dont les économies locales commencent à sortir de la dépendance au cash.
Le Tchad, un marché où le cash règne encore
Le point de départ est connu, mais il reste déterminant. Au Tchad, la bancarisation et l’usage des moyens de paiement numériques demeurent faibles. Avec seulement 10 à 15 % d’adultes équipés d’un compte bancaire ou d’un compte de paiement mobile, une grande partie de l’activité économique se fait encore en espèces.
Cette domination du cash n’est pas neutre. Elle complique la traçabilité des transactions, augmente les coûts de circulation de l’argent, fragilise la sécurité des paiements et limite l’accès à des services financiers plus larges. Pour les petites entreprises, cela signifie souvent une gestion de trésorerie plus difficile, des pertes de temps, une dépendance aux manipulations physiques et une capacité réduite à se structurer.
C’est précisément sur cette faille structurelle que le partenariat entre IFC et Cashi entend agir.
Cashi, une infrastructure pensée pour les marchés sous-bancarisés
La force de Cashi réside dans son positionnement. La fintech ne propose pas simplement une application de paiement de plus. Elle construit une infrastructure financière adaptée aux marchés émergents et sous-bancarisés, avec une attention particulière aux environnements à faible connectivité.
Sa plateforme permet d’envoyer et de recevoir de l’argent via téléphones mobiles, terminaux de paiement et SMS. Cette architecture est essentielle dans un contexte comme celui du Tchad, où la pénétration des smartphones reste limitée et où l’accès au numérique ne peut pas reposer uniquement sur des usages connectés haut de gamme.
Mais surtout, la plateforme de Cashi relie banques, opérateurs télécoms et autres institutions financières dans un écosystème interopérable. C’est un point central. Dans beaucoup de marchés africains, le vrai problème n’est pas seulement l’absence de services, mais le manque de connexion entre les services existants. En créant des passerelles entre acteurs, Cashi ne se contente pas d’ajouter une solution. Elle cherche à fluidifier l’ensemble du système.
Un partenariat qui va au-delà du simple paiement
Pour Tarneem Saeed, PDG de Cashi, l’appui d’IFC doit justement permettre d’adapter une plateforme déjà éprouvée aux réalités spécifiques de l’Afrique centrale. Son message est clair : il ne s’agit pas d’importer un modèle standard, mais de travailler avec les régulateurs et les commerçants pour déployer des outils financiers fiables, faciles à utiliser et compatibles avec les contraintes locales, y compris dans les zones à faible connectivité.
Cette approche est importante. Elle montre que le paiement numérique ne peut pas se diffuser durablement sans ancrage local. Les technologies qui réussissent dans les marchés les plus fragiles sont rarement celles qui imposent des usages venus d’ailleurs. Ce sont celles qui épousent les réalités du terrain.
Du côté d’IFC, Olivier Buyoya, directeur Afrique de l’Ouest, insiste sur un autre enjeu stratégique : l’accès élargi aux services financiers dans des marchés où le taux de pénétration des smartphones reste faible. Là encore, le signal est fort. Le numérique ne doit pas être réservé à une minorité déjà équipée. Il doit s’adapter aux usages réels du Sahel et de l’Afrique centrale.
Pourquoi ce projet peut changer la vie des petites entreprises
L’un des aspects les plus concrets de cette initiative concerne les petites entreprises. Car dans une économie dominée par le cash, ce sont elles qui paient souvent le prix le plus élevé de l’inefficacité des paiements.
Avec une plateforme comme celle de Cashi, les PME peuvent réduire leurs coûts de transaction, mieux suivre leurs flux, améliorer leur gestion de trésorerie et gagner du temps. Ce qui peut sembler technique devient alors profondément économique. Une meilleure circulation de l’argent, c’est une entreprise qui encaisse plus vite, qui paie plus facilement ses fournisseurs, qui sécurise davantage ses opérations et qui peut mieux planifier son activité.
Et quand la trésorerie devient plus lisible, la croissance devient plus crédible. C’est aussi de cette manière que les paiements numériques peuvent contribuer à la création d’emplois locaux. Pas seulement par la technologie elle-même, mais par la fluidité économique qu’elle apporte.
Une pièce du puzzle Tchad Connexion 2030
Ce partenariat s’inscrit dans une dynamique plus large. Il prend place dans le cadre du programme Tchad Connexion 2030, qui fait de la numérisation et de l’inclusion financière deux leviers essentiels pour diversifier l’économie et soutenir le secteur privé.
Le signal est important. Le paiement numérique n’est pas traité ici comme un simple sujet technologique. Il est intégré à une vision plus large de transformation économique. Dans un pays où l’économie reste encore peu diversifiée et où le secteur privé a besoin de nouveaux outils pour croître, la digitalisation des paiements devient un maillon stratégique.
Le projet s’inscrit également dans la stratégie plus large d’IFC dans le Sahel, avec un accent sur les services financiers, l’agroalimentaire, la connectivité numérique et la résilience climatique. Cette cohérence de lecture renforce la portée de l’initiative : ce partenariat avec Cashi n’est pas un coup isolé, mais un élément d’une architecture de transformation plus vaste.
IFC, la logique d’échelle d’un acteur global
La présence d’IFC donne à ce projet une profondeur particulière. Présente dans plus de 100 pays, l’institution mobilise à la fois du capital et de l’expertise pour créer des opportunités économiques durables dans les marchés émergents.
En 2025, elle a engagé un montant record de 71,7 milliards de dollars pour soutenir entreprises et institutions financières. Ce chiffre rappelle une chose essentielle : quand IFC s’associe à une fintech comme Cashi, elle n’apporte pas seulement une validation symbolique. Elle apporte aussi une capacité de structuration, une logique d’échelle et une crédibilité institutionnelle qui peuvent accélérer la diffusion du modèle.
Dans un marché comme le Tchad, où la confiance et l’adaptation locale sont déterminantes, ce soutien peut jouer un rôle de catalyseur.
L’enjeu réel : faire du paiement numérique un outil d’inclusion
Au fond, l’intérêt de cette alliance entre IFC et Cashi dépasse la seule question de l’innovation. Il touche à l’un des défis les plus sensibles des économies africaines : comment faire entrer davantage de populations et de petites entreprises dans des circuits financiers fiables, accessibles et utiles ?
Le paiement numérique ne règle pas tout. Il ne remplace ni la profondeur bancaire, ni la qualité de l’offre de crédit, ni les défis structurels de connectivité. Mais il peut constituer une porte d’entrée. Une première couche de formalisation. Un premier outil de confiance. Un premier pas vers une économie où les transactions laissent des traces, où les commerçants gagnent en visibilité et où les ménages peuvent commencer à se construire un historique financier.
Dans des pays encore largement sous-bancarisés, cette première couche compte énormément.
Une bataille contre l’invisibilité économique
C’est peut-être cela, le vrai sujet. Dans une économie dominée par le cash, une grande partie de l’activité reste invisible ou difficilement mesurable. Les petits commerçants vendent, encaissent, tournent, survivent parfois, mais sans toujours laisser derrière eux une trace financière capable de soutenir une relation bancaire plus solide.
En connectant banques, télécoms et institutions financières, Cashi peut contribuer à rendre cette activité plus lisible. Et cette lisibilité est précieuse. Car on ne finance bien que ce que l’on comprend. On n’accompagne bien que ce que l’on voit.
Si ce partenariat tient ses promesses, il pourrait donc faire plus que simplifier les paiements. Il pourrait aider à faire émerger une économie plus visible, plus traçable et potentiellement plus finançable.
Au Tchad, le numérique commence par le paiement
L’alliance entre IFC et Cashi raconte ainsi quelque chose de plus profond sur la transformation des marchés africains. Dans les environnements les plus fragiles, le numérique ne commence pas toujours par des plateformes spectaculaires. Il commence souvent par des usages simples, essentiels, quotidiens. Payer. Recevoir. Transférer. Encaisser.
C’est dans cette banalité apparente que se cache parfois la vraie révolution.
Au Tchad, où l’économie reste encore largement fondée sur le cash, le pari d’IFC et de Cashi est donc ambitieux. Mais il est surtout pertinent. Parce qu’en matière d’inclusion financière, la modernisation ne passe pas seulement par plus de technologie. Elle passe par une technologie suffisamment sobre, suffisamment robuste et suffisamment bien pensée pour fonctionner là où les besoins sont les plus forts.
Patrick Tchounjo



