La Banque mondiale chiffre la richesse nationale du Gabon à 105 milliards $

Le Gabon est riche. La vraie question est : transforme-t-il assez cette richesse en puissance économique ?
Le chiffre frappe immédiatement. La Banque mondiale évalue la richesse totale en capital du Gabon à près de 60 000 milliards de FCFA, soit environ 104,5 milliards de dollars, en 2020. Plus encore, cette richesse a progressé de 35 % entre 1995 et 2020. Sur le papier, le pays dispose donc d’une base patrimoniale solide, qui confirme l’existence d’un potentiel économique réel. Mais derrière cette photographie impressionnante se cache une réalité plus nuancée : le Gabon demeure un pays riche en actifs, sans encore convertir pleinement cette richesse en création de valeur durable.
Une richesse d’abord portée par la nature
Ce que révèle surtout cette évaluation, c’est la structure même de la richesse gabonaise. Elle repose d’abord sur le capital naturel, qui représente 57,3 % du total, loin devant le capital humain, évalué à 33,7 %. Autrement dit, la force du Gabon reste encore très largement ancrée dans ses ressources naturelles, dans ses forêts, dans son espace maritime, dans ses matières premières et dans les avantages géographiques qui le distinguent à l’échelle régionale.
Cette réalité donne au pays une base exceptionnelle. Avec un couvert forestier de 88 % et une façade maritime d’environ 800 kilomètres, le Gabon possède des actifs rares sur le continent. Mais cette abondance naturelle pose aussi une question stratégique décisive : comment faire en sorte que ce patrimoine ne soit pas seulement un stock de richesse, mais le moteur d’une économie plus diversifiée, plus productive et plus résiliente ?
Une économie encore trop peu transformée
C’est là que le constat devient plus sévère. La Banque mondiale souligne que le capital financier et entrepreneurial demeure marginal. Le tissu productif formel reste limité, avec une seule entreprise cotée, BGFI Holding, à la BVMAC. Dans le même temps, les micro-entreprises représentent 95,7 % des unités économiques, tandis que 62,9 % des activités s’exercent dans l’informel.
Dit autrement, le Gabon dispose d’une richesse nationale élevée, mais son appareil productif demeure encore trop étroit pour en extraire tout le potentiel. Le pays a des ressources, mais pas encore assez de chaînes de valeur puissantes. Il a des atouts, mais pas encore un tissu entrepreneurial suffisamment dense pour transformer cette richesse en croissance plus large, plus industrielle et plus inclusive.
Le pétrole continue de peser lourd
L’autre fragilité de cette architecture économique tient à la dépendance persistante aux matières premières. Selon les données reprises dans l’article, les rentes issues des ressources naturelles représentent 18,5 % du PIB, dont 84 % proviennent du pétrole et 14 % des forêts. Cette concentration expose mécaniquement le pays aux fluctuations des marchés mondiaux.
La vulnérabilité budgétaire qui en découle reste forte. En 2024, le secteur pétrolier concentrait à lui seul 46 % des recettes fiscales, tandis que le taux de pression fiscale hors pétrole s’établissait à 17,6 % du PIB non pétrolier. Plus préoccupant encore, les dépenses de fonctionnement absorbaient 110,1 % des recettes fiscales, limitant la capacité de l’État à financer des investissements structurants.
Ce déséquilibre dit tout. Le pays crée de la valeur, mais une part trop importante de cette valeur reste captée par une économie peu diversifiée et par des équilibres budgétaires encore fragiles.
Un pays riche, mais encore en quête de transformation
C’est sans doute là le cœur du sujet. Le Gabon n’est pas un pays pauvre en capital. Il est un pays dont le capital reste encore sous-valorisé. La Banque mondiale estime d’ailleurs que ce potentiel est insuffisamment exploité, notamment en raison de la faible transformation locale des matières premières et de la diversification encore limitée des exportations.
En clair, le défi n’est plus seulement d’extraire ou de préserver les ressources. Il est désormais de mieux les transformer, de mieux les financer et de mieux les articuler à une stratégie industrielle nationale. C’est là que se joue le passage d’une richesse théorique à une richesse réellement productive.
Les secteurs qui peuvent changer la donne
Pour créer davantage de richesse, les pistes identifiées sont connues, mais elles exigent de la constance. La Banque africaine de développement recommande une meilleure valorisation du capital naturel à travers le développement de chaînes de valeur locales dans le bois, l’agro-industrie et les industries extractives. Elle met aussi en avant de nouveaux relais de croissance comme les crédits carbone, l’écotourisme et l’économie bleue.
À cela s’ajoutent plusieurs leviers structurels : l’amélioration des infrastructures de transport, d’énergie et de logistique, le renforcement du capital humain, le développement du secteur financier et la montée en puissance des zones économiques spéciales. Enfin, la qualité de la gouvernance, la lutte contre la corruption, la formalisation des entreprises et le renforcement du système statistique apparaissent comme des conditions clés pour transformer le potentiel du pays en richesse durable.
Ce que révèle vraiment le chiffre des 105 milliards de dollars
Le chiffre de 105 milliards de dollars impressionne, bien sûr. Mais il vaut surtout comme signal. Il rappelle que le Gabon possède une base patrimoniale rare à l’échelle africaine. Il montre aussi que la question essentielle n’est plus celle de l’existence de la richesse, mais celle de sa conversion. Le vrai enjeu gabonais est moins de découvrir de nouveaux atouts que de mieux organiser, financer et industrialiser ceux qui existent déjà.
Un tournant stratégique pour l’économie gabonaise
À l’heure où les économies africaines cherchent de nouveaux modèles de croissance, le cas du Gabon est particulièrement parlant. Le pays a les ressources. Il a les marges. Il a aussi les limites d’un modèle encore trop dépendant des rentes. Entre richesse naturelle, fragilité productive et ambition de transformation, tout l’enjeu est désormais de bâtir une économie capable de faire plus avec ce qu’elle possède déjà.
Patrick Tchounjo



