La BEAC relance la question de l’e-CFA dans la CEMAC

Il fut un temps où la monnaie se résumait au billet, à la pièce, puis au compte bancaire. Ce temps s’éloigne. Partout, les banques centrales sont poussées à repenser leur rôle par la montée des crypto-actifs, la généralisation du mobile money et l’exigence d’instantanéité dans les paiements. En Afrique centrale, la Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC) n’entend manifestement pas rester spectatrice. L’institution a remis le sujet au centre des échanges fin février 2026 en réunissant, à Yaoundé, plusieurs régulateurs financiers autour des crypto-actifs et des monnaies numériques de banque centrale. Le message est clair : l’hypothèse d’un e-CFA en zone CEMAC n’a pas quitté l’agenda monétaire.
Du 23 au 27 février 2026, selon les éléments relayés autour de ces travaux, les participants ont exploré les implications économiques, prudentielles et réglementaires de ces nouveaux instruments. Il ne s’agit pas encore d’un lancement officiel, ni même d’un calendrier de mise en circulation. Mais il serait faux de croire que la piste a été abandonnée. La réflexion continue, et elle s’inscrit dans un mouvement plus large de modernisation des systèmes de paiement et des instruments monétaires de la sous-région. La BEAC rappelle d’ailleurs, dans sa présentation institutionnelle, que sa mission est d’assurer l’intégration monétaire et la stabilité financière des six États de la CEMAC, tandis que la réforme des systèmes de paiement reste un chantier ancien et structurant.
Une idée qui revient avec insistance : donner une forme numérique au franc CFA de la CEMAC
La BEAC n’a pas, à ce stade, officiellement lancé une monnaie numérique de banque centrale. Mais les signaux convergent vers une poursuite active des réflexions. L’institution travaille depuis plusieurs années à la modernisation des paiements dans la CEMAC, dans un contexte où les usages évoluent plus vite que les cadres traditionnels. Les discussions de Yaoundé ont justement porté sur des sujets décisifs : stabilité financière, inclusion bancaire, adaptation des cadres juridiques et transformation numérique des systèmes de paiement. Ces thèmes montrent que la question n’est pas seulement technologique. Elle est monétaire, réglementaire et politique.
Derrière l’expression encore prudente d’« éventuelle monnaie numérique de banque centrale », c’est bien la perspective d’une version électronique du franc CFA de la CEMAC qui continue de circuler dans les cercles techniques. Autrement dit, la BEAC réfléchit à ce que pourrait être un e-CFA compatible avec les équilibres de la zone, avec les exigences de supervision et avec la nécessité de ne pas déstabiliser les mécanismes existants.
Yvon Sana Bangui et l’idée d’une modernisation monétaire assumée
Cette orientation n’est pas détachée de la gouvernance actuelle de la banque centrale. Yvon Sana Bangui est bien gouverneur de la BEAC, comme le montrent notamment les communiqués du Comité de Politique Monétaire publiés par l’institution en 2025.
Dans le cadre de sa prise de fonctions, la modernisation des instruments et l’adaptation au nouvel environnement financier international ont été associées à son cap stratégique. Cela donne une cohérence supplémentaire au maintien du sujet e-CFA dans l’agenda. La banque centrale sait que la compétition monétaire de demain ne se jouera pas seulement sur les taux directeurs ou les réserves de change, mais aussi sur la capacité à offrir des instruments sûrs, modernes, interopérables et compatibles avec les nouveaux usages numériques. Cette lecture est cohérente avec les chantiers déjà visibles de la BEAC sur les systèmes et moyens de paiement.
Pourquoi l’e-CFA revient dans le débat maintenant
Le retour du sujet n’a rien de théorique. Il répond à une pression du réel. Les crypto-actifs bousculent les cadres classiques. Le mobile money reconfigure l’accès quotidien aux transactions. Et les attentes des usagers, particuliers comme entreprises se déplacent vers des paiements plus rapides, plus simples et plus interconnectés. Dans cet environnement, une banque centrale ne peut plus seulement protéger l’ancien système ; elle doit aussi préparer le suivant.
C’est là que l’idée d’une monnaie numérique de banque centrale reprend de la force. Une telle monnaie permettrait, en théorie, de conserver l’ancrage souverain de la monnaie tout en épousant les usages numériques contemporains. Mais elle soulève aussi des questions lourdes : quel modèle de distribution ? Quelle articulation avec les banques commerciales ? Quel impact sur la liquidité ? Quel niveau de traçabilité ? Quelle protection des données ? Et surtout, comment élargir l’accès sans fragiliser l’architecture financière existante ?
La BCEAO avance aussi, avec une brique technique déjà en place
Le dossier CEMAC prend encore plus de relief lorsqu’on le compare à la trajectoire de l’Afrique de l’Ouest. La BCEAO a officiellement lancé le 30 septembre 2025 sa Plateforme Interopérable du Système de Paiement Instantané (PI-SPI), une infrastructure régionale conçue pour permettre des transferts en temps réel entre banques, établissements de microfinance et opérateurs de services de paiement dans l’UEMOA.
Cette étape est importante parce qu’elle montre que, même sans lancement immédiat d’un e-CFA, les banques centrales africaines commencent par bâtir les rails techniques. La BCEAO avait d’ailleurs annoncé dès août 2025 le lancement officiel de cette plateforme pour fin septembre, après une phase pilote initiée en juillet 2024.
Autrement dit, dans l’UEMOA comme dans la CEMAC, la logique est similaire : avant la monnaie numérique elle-même, il faut des systèmes de paiement modernes, interopérables, sûrs et capables d’absorber de nouveaux usages. La différence, c’est que l’Afrique de l’Ouest a déjà matérialisé une partie de cette infrastructure, tandis que l’Afrique centrale semble encore plus en phase de cadrage stratégique sur la monnaie numérique elle-même.
Une mutation monétaire qui dépasse la technique
Ce débat n’est pas seulement une affaire d’ingénieurs, de régulateurs ou de juristes. Il touche à la manière dont les États veulent préserver leur place dans un monde où la monnaie devient de plus en plus dématérialisée, programmable et mobile. Pour la CEMAC, l’enjeu est double : ne pas subir la révolution numérique des paiements, tout en évitant d’introduire une innovation qui créerait plus de déséquilibres que de progrès.
C’est pourquoi la prudence de la BEAC n’est pas forcément un retard. Elle peut aussi être l’expression d’une méthode. Car lancer un e-CFA sans cadre juridique stabilisé, sans architecture de distribution claire et sans consensus sur les implications prudentielles serait potentiellement plus risqué que de différer le projet. Mais l’inverse est vrai aussi : trop attendre pourrait laisser s’installer des usages et des acteurs privés qui finiraient par redessiner l’espace monétaire de fait.
L’e-CFA, encore hypothèse… mais plus simple idée
Ce qu’il faut retenir, au fond, c’est que la BEAC maintient bien l’e-CFA dans le champ de ses réflexions stratégiques. Aucun calendrier n’est annoncé. Aucun lancement n’est confirmé. Mais les travaux de fin février 2026 montrent que le sujet reste vivant, documenté et débattu à un niveau suffisamment élevé pour demeurer une option réelle dans l’avenir monétaire de la CEMAC.
Dans les années qui viennent, la question ne sera peut-être plus de savoir si l’Afrique centrale doit réfléchir à une monnaie numérique de banque centrale. Elle l’est déjà. La vraie question sera de savoir quand, comment et à quelles conditions cette réflexion pourra devenir un instrument monétaire concret.
Et c’est peut-être cela, la vraie information : l’e-CFA de la CEMAC n’existe pas encore. Mais il n’est plus une simple spéculation intellectuelle. Il est désormais un sujet monétaire sérieux, installé dans la conversation stratégique de la banque centrale.
Patrick Tchounjo



