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La CEMAC resserre les rangs avec le FMI pour défendre ses équilibres

Il y a des réunions qui passent inaperçues et d’autres qui disent, sans détour, l’état réel d’une région. Celle du 17 mars 2026 à Paris, qui a réuni les ministres des Finances et les gouverneurs des banques centrales de la CEMAC, appartient clairement à la seconde catégorie. Derrière les formules diplomatiques, le message est limpide : l’Afrique centrale sait que la poursuite de sa stabilité macroéconomique passe, pour l’instant, par une coopération étroite avec le Fonds monétaire international. Et elle l’assume. Cette orientation prolonge d’ailleurs la ligne déjà fixée par les chefs d’État de la CEMAC lors du sommet extraordinaire de Brazzaville du 22 janvier 2026.

Le cœur du sujet est connu. Les États membres veulent aboutir à la conclusion de la revue des politiques communes de la CEMAC par le FMI, car cette étape conditionne la poursuite des programmes nationaux déjà en cours et l’éventuelle négociation de nouveaux appuis. Dans le communiqué final du sommet de Brazzaville, les chefs d’État avaient déjà insisté sur la nécessité de prendre des mesures urgentes et vigoureuses pour redresser la situation économique, financière et monétaire de la sous-région, tout en réaffirmant leur attachement aux réformes régionales et nationales.

Une région sous pression, mais pas résignée

Ce qui donne à cette séquence son intensité, ce n’est pas seulement la relation avec le FMI. C’est le contexte dans lequel elle s’inscrit. La position extérieure de la CEMAC s’est affaiblie et les institutions régionales le reconnaissent. Dans sa communication officielle à l’issue des discussions annuelles de février 2025, le FMI a rappelé que l’économie de la CEMAC avait vu sa position extérieure se dégrader et a insisté sur l’importance de réaligner les politiques économiques sur des trajectoires compatibles avec l’assainissement budgétaire, la stabilité financière et le renforcement des réserves.

Cette lecture est cohérente avec les messages envoyés par les autorités régionales depuis plusieurs mois. Le communiqué de Brazzaville montre que les chefs d’État ont suivi avec attention le rapport du gouverneur de la BEAC, lequel a mis en avant un cadre macroéconomique nécessitant des réponses rapides. En clair, la CEMAC n’est pas dans une logique de confort. Elle est dans une logique de préservation. Préservation des finances publiques, préservation des réserves de change, préservation, au fond, de la crédibilité de son architecture monétaire.

Le FMI, partenaire de stabilité plus que simple bailleur

Dans les débats publics, le FMI est souvent présenté comme un financeur ou un contrôleur. En réalité, dans le cas de la CEMAC, il agit aussi comme un verrou de crédibilité. Les programmes nationaux appuyés par le Fonds permettent de soutenir l’ajustement budgétaire, de renforcer la transparence, de restaurer la soutenabilité de la dette et de rassurer les partenaires extérieurs. Le FMI rappelle d’ailleurs, dans sa page dédiée à la CEMAC, que son soutien aux pays de la région vise précisément à restaurer la stabilité macroéconomique, la soutenabilité de la dette et la gestion plus rigoureuse des ressources publiques.

C’est pourquoi la revue des politiques communes est devenue un passage obligé. Elle ne concerne pas uniquement un pays ou une administration. Elle touche à la coordination régionale elle-même : politiques budgétaires, surveillance multilatérale, discipline monétaire, réformes structurelles. Si cette revue bloque, c’est toute la mécanique régionale qui se grippe. Si elle avance, les programmes nationaux peuvent respirer à nouveau.

Brazzaville avait déjà donné le ton

Le sommet extraordinaire du 22 janvier 2026 à Brazzaville a constitué un moment charnière. Le communiqué final publié par la CEMAC montre que les chefs d’État ont expressément pris acte des tensions pesant sur la situation économique, financière et monétaire de la zone et ont appelé à l’accélération des mesures de redressement. Cette séquence a confirmé que la région ne voulait pas attendre une crise plus visible pour réagir.

Le choix de Paris, deux mois plus tard, pour réaffirmer la coopération avec le FMI n’est donc pas un hasard. Il traduit une volonté de continuité politique. La CEMAC veut montrer qu’elle ne navigue pas à vue, mais qu’elle maintient le cap fixé au plus haut niveau : discipline budgétaire, meilleure coordination régionale, exécution des programmes et recherche de nouveaux accords là où ils sont nécessaires.

Une question de réserves, donc de souveraineté monétaire

Au fond, derrière les communiqués, il y a un sujet plus sensible encore : les réserves de change. Dans une union monétaire comme la CEMAC, la question n’est jamais secondaire. Les réserves ne sont pas seulement un indicateur technique. Elles sont l’un des piliers de la solidité du régime monétaire, de la confiance extérieure et de la capacité de la région à absorber les chocs.

Les analyses du FMI sur les politiques communes de la CEMAC insistent régulièrement sur la nécessité de renforcer la position extérieure et de préserver les réserves grâce à un alignement plus rigoureux des politiques budgétaires et structurelles. La publication de juillet 2025 sur les politiques communes souligne elle aussi que la stratégie régionale doit rester cohérente pour préserver la soutenabilité budgétaire, la stabilité du secteur financier et la position extérieure de la sous-région.

Autrement dit, lorsque les dirigeants de la CEMAC parlent de programmes avec le FMI, ils parlent aussi, en creux, de défense de leur espace monétaire.

Des engagements collectifs, mais une responsabilité nationale intacte

La difficulté, comme souvent en Afrique centrale, tient au fait que la stabilité régionale dépend aussi de la discipline nationale. La Commission de la CEMAC, dans son Rapport de surveillance multilatérale 2024 et perspectives 2025-2026, rappelle précisément que son travail consiste à suivre la coordination des politiques économiques nationales avec la politique monétaire commune. Cela signifie que la parole régionale ne suffit pas : chaque État doit aussi traduire les engagements en décisions budgétaires, fiscales et structurelles réelles.

C’est là que la phrase souvent répétée sur l’action “collective et individuelle” prend tout son sens. La CEMAC peut afficher une ligne commune face au FMI, mais si les États ne respectent pas leurs propres trajectoires, la cohérence régionale se fragilise rapidement.

Une CEMAC qui joue gros

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse la simple exécution de programmes techniques. La CEMAC est à un moment où elle doit convaincre qu’elle peut à la fois préserver ses équilibres financiers et se transformer. Le communiqué final de la 16e session ordinaire des chefs d’État en septembre 2025 montrait déjà cette tension : renforcer le cadre macroéconomique tout en accélérant les réformes économiques prioritaires pour aller vers une véritable transformation structurelle et l’industrialisation des économies de la sous-région.

Le FMI n’est donc pas seulement perçu comme un soutien de court terme. Il devient aussi, pour la région, un partenaire de transition vers une architecture économique plus viable, à condition que la CEMAC sache elle-même faire le travail politique nécessaire.

Paris 2026 : moins un sommet qu’un test de crédibilité

Vu sous cet angle, la réunion de Paris a valeur de test. Non pas parce qu’elle apporte, à elle seule, une solution miracle, mais parce qu’elle mesure la capacité des autorités régionales à maintenir une ligne commune dans un contexte de vulnérabilités persistantes. La CEMAC sait que le temps des demi-engagements est terminé. Elle doit désormais convaincre qu’elle peut exécuter ce qu’elle annonce.

C’est aussi pourquoi cette séquence mérite d’être lue sérieusement. Quand une union monétaire réaffirme publiquement sa volonté de conclure une revue du FMI et de poursuivre les programmes nationaux, elle ne défend pas seulement une relation institutionnelle. Elle défend sa stabilité, sa monnaie et sa capacité à éviter que les fragilités d’aujourd’hui ne deviennent les crises de demain.

La vraie bataille commence après les communiqués

Au fond, la réunion du 17 mars 2026 dit une chose très simple : la CEMAC a choisi la coopération active avec le FMI plutôt que l’ambiguïté. C’est une décision réaliste. Peut-être même nécessaire. Mais comme toujours, la vraie bataille commence après les déclarations.

Elle commencera dans l’exécution budgétaire, dans le rapatriement des recettes, dans la qualité de la coordination régionale, dans la capacité des États à tenir leurs engagements sans attendre l’urgence suivante. La région a réaffirmé sa volonté. Il lui reste désormais à démontrer sa constance.

Patrick Tchounjo

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