Bourses

Marché financier CEMAC : la BVMAC perd 35 milliards de FCFA sur l’obligataire et révèle une liquidité sous tension

La BVMAC entame la semaine sur une apparente stabilité. Mais derrière l’immobilité de son indice de référence, un mouvement de fond redessine la physionomie du marché. Le 23 mars 2026, la place financière de la CEMAC a vu son encours obligataire se contracter de 35 milliards de FCFA, sous l’effet du remboursement final de l’obligation gabonaise EOCG 6,25%. Une sortie mécanique, certes, mais qui met en lumière une réalité plus profonde : la raréfaction du papier, la sélectivité croissante de la liquidité et la montée en puissance de nouveaux relais comme Alios Finance dans un marché en quête de souffle.

À première vue, rien ne bouge. Le BVMAC All Share Index reste figé à 1 147,20 points, comme suspendu dans un calme presque trompeur. Pourtant, sous cette surface stable, le marché obligataire de la Bourse des Valeurs Mobilières d’Afrique Centrale vient d’enregistrer un recul significatif. L’encours global des dettes cotées passe de 1 422 milliards à 1 386,5 milliards de FCFA, soit une baisse de 2,52 %.

Ce n’est pas une simple variation technique. C’est un signal de marché. Cette contraction s’explique exclusivement par l’arrivée à maturité de l’obligation étatique gabonaise EGA02, dont le remboursement final retire à la cote de Douala une masse critique de titres. Le marché perd ainsi l’un de ses volumes souverains, et avec lui une partie de sa profondeur.

Une contraction mécanique, mais un révélateur structurel

Sur le papier, ce dénouement peut être lu positivement. Il confirme la capacité des émetteurs souverains à honorer leurs engagements jusqu’à l’échéance. En cela, il rassure sur la solvabilité des signatures étatiques. Mais dans le même temps, il ampute le marché d’un volume important de dette cotée, dans un environnement déjà marqué par une offre limitée et une liquidité inégalement répartie.

Cette réalité met à nu une fragilité persistante : la BVMAC demeure un marché étroit, où chaque remboursement majeur modifie immédiatement l’équilibre général. Le retrait de 35 milliards de FCFA ne se contente pas de réduire l’encours. Il rappelle que la profondeur du compartiment obligataire reste encore insuffisante pour absorber sans heurt ce type de sortie.

Dans un tel contexte, la question n’est plus seulement celle du remboursement des obligations arrivées à terme. Elle devient celle du renouvellement de l’offre, de la capacité du marché à attirer de nouveaux émetteurs et à maintenir un niveau d’animation crédible pour les investisseurs.

Alios Finance, nouvelle signature motrice d’un marché obligataire en mutation

Dans ce paysage en recomposition, un acteur tire nettement son épingle du jeu : Alios Finance. La signature privée apparaît désormais comme le véritable poumon transactionnel du marché, au point de rivaliser avec les États sur le compartiment obligataire.

L’échange de 2 300 titres sur la ligne Alios-05 (6 % Brut 2025-2028), réalisé au pair pour 23,17 millions de FCFA, en donne une illustration concrète. Cette opération témoigne d’une résilience certaine dans un compartiment où la capacité à générer des transactions devient en soi un marqueur de solidité.

Le contraste avec le souverain est particulièrement révélateur. Alors qu’Alios s’échange à 100 % de sa valeur nominale, l’obligation camerounaise ECMR 5,8 % affiche une décote à 98,40 %, avec une offre de 250 titres restée sans contrepartie. Ce décalage dit beaucoup de l’état réel du marché : la liquidité existe encore, mais elle devient plus sélective, plus prudente, plus exigeante.

Autrement dit, toutes les signatures ne se valent plus dans l’arbitrage des investisseurs. La confiance ne se lit plus uniquement dans le statut public ou privé de l’émetteur. Elle se lit aussi dans la capacité du titre à trouver rapidement un preneur.

Une liquidité toujours fragile malgré quelques signes de résilience

Le carnet d’ordres révèle toutefois une autre réalité, moins rassurante. Sur le privé lui-même, la fluidité reste sous tension. Plus de 17 000 titres Alios demeurent en attente, traduisant une pression vendeuse latente et une difficulté persistante à absorber immédiatement les volumes proposés.

Ce point est central. Il montre que même les signatures les plus actives ne sont pas à l’abri du principal défi de la BVMAC : l’insuffisance de liquidité instantanée. Les courtiers doivent composer avec un marché où les intentions de vente peuvent s’accumuler plus vite que la demande effective.

Dans ces conditions, chaque transaction réussie prend une valeur presque symbolique. Elle ne dit pas seulement qu’un échange a eu lieu. Elle indique qu’un point d’équilibre a pu être trouvé dans un marché où les carnets restent souvent déséquilibrés.

Le compartiment actions toujours prisonnier d’un calme sans relief

Du côté des actions, la situation n’offre guère plus d’animation. Le compartiment continue d’évoluer dans une forme de torpeur structurelle. Seulement 30 titres Socapalm ont été échangés pour 1,65 million de FCFA, permettant au titre de maintenir son cours à 55 000 FCFA, sans pour autant insuffler un véritable mouvement à la cote.

Les autres valeurs, comme Safacam, SEMC ou encore BGFI, restent inchangées, faute de volumes suffisants pour faire bouger les lignes. Cette inertie n’est plus un accident. Elle devient une caractéristique durable d’un marché où le déséquilibre entre acheteurs et vendeurs fige la formation des prix.

La conséquence est nette : la capitalisation boursière globale reste stable à 504,54 milliards de FCFA, tandis que le flottant global plafonne à 74,28 milliards de FCFA. Ce niveau souligne l’étroitesse persistante du marché et la faible profondeur réelle des titres disponibles à l’échange.

Quand les investisseurs se détournent du titre direct

Face à cette raréfaction du papier direct, une tendance lourde se confirme : les investisseurs se tournent de plus en plus vers la gestion collective. Les OPCVM apparaissent désormais comme l’une des voies les plus crédibles pour exposer les capitaux au marché régional sans subir de plein fouet les contraintes d’illiquidité qui affectent les titres en direct.

Les performances affichées par certains fonds renforcent cette dynamique. Le FCP ASCA Liquidités domine avec une progression historique de 45,49 % depuis l’origine, tandis que le FCP Harvest Actions CEMAC affiche une performance globale de 33,28 %. Ces résultats confortent l’idée d’un déplacement progressif des préférences des épargnants.

Ce basculement est tout sauf anecdotique. Il traduit une évolution profonde du comportement des investisseurs régionaux. Là où la détention directe de titres pouvait autrefois incarner une forme de participation au marché, elle est aujourd’hui perçue comme trop rigide, trop exposée aux contraintes de contrepartie et trop dépendante d’un carnet d’ordres souvent atone.

À l’inverse, la gestion collective offre une promesse plus rassurante : celle d’une allocation pilotée par des professionnels capables de naviguer entre marché monétaire, obligations et actions, tout en optimisant les arbitrages dans un environnement de faible profondeur.

La BVMAC face à l’urgence d’un choc d’offre

Au fond, la séance du 23 mars 2026 raconte quelque chose de plus grand qu’un simple remboursement obligataire. Elle met en scène un marché qui tient, mais qui reste vulnérable. Un marché où la stabilité apparente de l’indice masque une tension réelle sur la substance même des échanges. Un marché où quelques signatures privées deviennent des points d’appui essentiels, pendant que les investisseurs les plus prudents se réfugient dans les véhicules collectifs.

L’enjeu est désormais clair : sans choc d’offre, la BVMAC risque de rester enfermée dans cette équation de rareté, où chaque remboursement réduit la profondeur, où chaque transaction notable devient exceptionnelle, et où la liquidité continue de se concentrer sur quelques lignes seulement.

Le marché financier de la CEMAC n’est pas en panne. Mais il vit une phase charnière. Et dans cette phase, la question n’est plus seulement de savoir si les titres se remboursent ou s’échangent. Elle est de savoir si la place régionale saura produire suffisamment d’opportunités nouvelles pour redevenir un véritable marché d’allocation du capital.

Une stabilité trompeuse, un tournant bien réel

La BVMAC offre donc une image paradoxale. L’indice ne bouge pas. Les grandes capitalisations restent calmes. Les ordres s’accumulent sans toujours trouver preneur. Et pourtant, quelque chose change. Le retrait de 35 milliards de FCFA du compartiment obligataire agit comme un révélateur. Il montre les limites du marché actuel, mais aussi les lignes de force du marché qui se dessine.

Dans cet univers plus sélectif, la confiance se déplace, les arbitrages se raffinent et la gestion collective gagne du terrain. La BVMAC entre ainsi dans une nouvelle séquence : moins portée par l’abondance des émissions que par la qualité des signatures, la discipline de liquidité et la capacité des intermédiaires à recréer de l’attractivité.

La stabilité, cette fois, ne doit pas tromper. Car sous le calme des chiffres, le marché central africain est bel et bien en train de se redéfinir.

Patrick Tchounjo

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page