Marchés & Financements

Sénégal – BOAD : le pari de nouveaux mécanismes pour financer le développement

À Dakar, une rencontre qui en dit long sur la nouvelle équation financière africaine

Il y a des réunions qui dépassent le cadre des agendas officiels. Celle du 23 mars 2026, entre Abdourahmane Sarr, ministre de l’Économie, du Plan et de la Coopération, et Serge Ekué, président de la BOAD, appartient à cette catégorie. Derrière les échanges protocolaires, c’est en réalité une question centrale qui s’est imposée : comment financer autrement le développement dans un contexte où les ressources traditionnelles deviennent plus rares, plus coûteuses et plus exigeantes ?

Le Sénégal, comme beaucoup d’économies africaines, se retrouve aujourd’hui à un moment charnière. Les besoins en infrastructures, en transformation économique et en création de valeur n’ont jamais été aussi élevés. Mais dans le même temps, les marges budgétaires se resserrent, les marchés financiers deviennent plus sélectifs et les partenaires exigent plus de rigueur et d’efficacité.

Dans ce nouvel environnement, Dakar ne veut plus simplement mobiliser des financements. Il veut changer la manière de financer.

Passer d’une logique de financement à une logique d’ingénierie financière

Au cœur des discussions avec la Banque Ouest Africaine de Développement, un mot a émergé avec insistance : innovation. Le ministre Abdourahmane Sarr a plaidé pour le recours à des mécanismes de financement innovants, en mettant notamment en avant deux leviers encore peu exploités à grande échelle dans la sous-région : le recyclage des actifs et les concessions communales.

Ces concepts, encore techniques pour le grand public, traduisent pourtant une mutation profonde. Le recyclage des actifs consiste à valoriser des infrastructures existantes (routes, ports, équipements publics) pour générer de nouvelles ressources financières. Les concessions communales, elles, permettent d’impliquer davantage les collectivités territoriales dans la structuration et la gestion de projets, en mobilisant le secteur privé.

Autrement dit, il ne s’agit plus uniquement d’emprunter pour construire. Il s’agit de mieux exploiter ce qui existe déjà, d’attirer des investisseurs et de structurer des montages financiers plus intelligents.

Optimiser avant de financer davantage

Un autre message fort s’est dégagé de cette rencontre : avant de chercher plus de financements, il faut mieux utiliser ceux déjà mobilisés.

Le ministre sénégalais a insisté sur la nécessité d’optimiser le portefeuille de projets en cours, en alignement avec la Stratégie nationale de développement 2025-2029. Cette approche marque un changement de paradigme. Pendant longtemps, la réussite d’une politique de développement se mesurait à la capacité à lever des fonds. Désormais, elle se juge aussi à la qualité de leur utilisation.

Dans un contexte où chaque franc investi doit produire un impact réel, l’efficacité devient une variable aussi importante que le volume des financements. Et pour un pays comme le Sénégal, qui ambitionne de maintenir une croissance solide et inclusive, cette exigence devient incontournable.

La BOAD, pivot discret mais stratégique du financement régional

Dans cette équation, la BOAD joue un rôle particulier. Moins visible que certaines grandes institutions internationales, elle n’en est pas moins un acteur clé du financement du développement en Afrique de l’Ouest.

Sa force réside dans sa proximité avec les réalités des États membres, sa capacité à financer des projets structurants et son rôle de catalyseur pour d’autres investisseurs. Au Sénégal, son portefeuille de projets couvre plusieurs secteurs stratégiques, allant des infrastructures à l’énergie, en passant par l’agriculture et les services.

La rencontre entre Abdourahmane Sarr et Serge Ekué s’inscrit donc dans une logique de consolidation, mais aussi d’accélération. Il ne s’agit plus seulement de poursuivre la coopération existante, mais de la faire évoluer vers des modèles plus adaptés aux défis actuels.

Une nouvelle génération de financement pour une nouvelle ambition

Ce que révèle cette séquence, c’est l’émergence d’une nouvelle génération de politiques financières en Afrique francophone. Des politiques moins dépendantes des schémas classiques, plus ouvertes à l’innovation, et davantage orientées vers la performance.

Le Sénégal, qui s’est imposé ces dernières années comme l’un des pôles économiques les plus dynamiques de la région, cherche désormais à franchir une nouvelle étape. Celle où le financement du développement ne repose plus uniquement sur l’endettement, mais sur une combinaison plus sophistiquée de leviers : partenariats public-privé, valorisation d’actifs, ingénierie financière, mobilisation du capital local et international.

Le vrai défi : transformer les intentions en projets exécutés

Comme souvent, tout se jouera dans la mise en œuvre. Les idées sont là, les partenaires aussi, et les besoins sont clairement identifiés. Mais la réussite dépendra de la capacité à structurer rapidement des projets bancables, à sécuriser les investissements et à garantir une exécution rigoureuse.

Car dans l’économie actuelle, la crédibilité d’un pays ne se mesure plus seulement à ses ambitions, mais à sa capacité à les concrétiser.

Le Sénégal, laboratoire d’un nouveau modèle africain ?

En filigrane, une question se dessine : le Sénégal est-il en train de devenir un laboratoire de nouvelles approches du financement du développement en Afrique de l’Ouest ?

La volonté affichée de recourir à des mécanismes innovants, combinée à un partenariat renforcé avec une institution régionale comme la BOAD, suggère en tout cas une chose : le pays ne veut plus subir les contraintes du financement international. Il veut les contourner, les adapter, et parfois même les redéfinir.

Dans un continent en quête de solutions durables pour financer sa transformation, cette démarche pourrait bien inspirer au-delà de ses frontières.

Patrick Tchounjo

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