Vers une intelligence artificielle inclusive et contextuelle dans les banques africaines

L’intelligence artificielle (IA) est en train de transformer l’univers bancaire en Afrique. De Lagos à Abidjan, de Dakar à Douala, les banques expérimentent de nouvelles technologies pour automatiser les services, améliorer la relation client et développer des modèles de scoring plus efficaces. Mais pour que cette révolution soit réellement bénéfique, elle doit impérativement être inclusive, contextuelle et ancrée dans les réalités locales du continent.
L’inclusion au cœur des enjeux
En Afrique subsaharienne, plus de 50 % de la population adulte n’a toujours pas accès aux services bancaires formels. Pour ces millions de citoyens, l’IA pourrait jouer un rôle de catalyseur en facilitant l’accès au crédit, à l’épargne et à l’assurance, à condition d’être conçue pour inclure, et non exclure.
« Une IA qui ne prend en compte que les données bancaires classiques ne pourra jamais refléter la réalité africaine, où l’informel et le mobile dominent », analyse un expert fintech basé à Dakar.
Des modèles d’IA occidentaux inadaptés au terrain africain
Aujourd’hui, la majorité des algorithmes utilisés dans les banques africaines sont importés ou adaptés de modèles conçus pour des marchés développés. Or, ces technologies ne tiennent souvent pas compte :
- des langues locales utilisées dans les échanges clients ;
- du niveau de littératie numérique relativement faible dans certaines zones ;
- de la structure de revenus informels dominante dans de nombreuses économies.
Résultat : les outils d’IA risquent de reproduire des biais et d’exclure ceux qu’ils sont censés servir.
Vers une IA multilingue et culturellement pertinente
Des initiatives commencent à émerger pour rendre l’intelligence artificielle plus africaine dans son approche. Au Nigeria, une fintech a développé un chatbot en pidgin. Au Kenya, une startup travaille sur un assistant bancaire vocal capable d’interagir en swahili.
« L’IA doit comprendre la langue, les habitudes et les besoins du client africain. Sans cela, elle reste une solution déconnectée », affirme une directrice innovation d’une banque à Abidjan.
L’enjeu est de développer des interfaces inclusives, capables de comprendre les dialectes, les comportements économiques spécifiques et les besoins réels des populations.
Exploiter les données de l’informel : un impératif
L’un des leviers majeurs de cette IA contextuelle est la capacité à intégrer des données non bancaires dans les modèles. Cela inclut :
- les historiques de transactions mobile money,
- les paiements de factures d’électricité ou d’eau,
- les flux d’achat via les plateformes e-commerce locales,
- ou même les données de géolocalisation et de mobilité.
Ces données alternatives, souvent plus riches que les historiques bancaires classiques, permettent de bâtir des scores de crédit adaptés à des populations sans fiche de paie ni compte en banque formel.
Former localement, concevoir localement
Mais pour bâtir cette IA inclusive, encore faut-il avoir les compétences sur place. Plusieurs banques et institutions ont compris l’enjeu et lancent des programmes de formation et de co-création avec les universités et incubateurs locaux.
Des pays comme le Rwanda, le Ghana ou le Maroc investissent dans des hubs IA nationaux, capables de former une nouvelle génération de data scientists africains, avec une approche enracinée dans le contexte continental.
Une IA éthique, transparente et responsable
Enfin, l’IA bancaire doit être éthique et transparente. Dans un contexte où la confiance dans le système financier est parfois fragile, il est essentiel que les décisions automatisées (refus de crédit, gestion des risques, etc.) soient expliquées et compréhensibles.
Les régulateurs comme la BCEAO ou la BEAC devront également jouer leur rôle en posant un cadre clair sur les droits des utilisateurs, la protection des données personnelles et la responsabilité algorithmique.
Conclusion : une IA par l’Afrique, pour l’Afrique
L’avenir de l’intelligence artificielle bancaire en Afrique ne se jouera pas uniquement dans la technologie, mais dans sa capacité à refléter les réalités humaines, sociales, économiques et culturelles du continent. Pour cela, il faut des solutions conçues localement, des talents formés sur le terrain et une volonté collective d’inclusion.
Car une IA inclusive et contextuelle, c’est une IA qui parle la langue du client, comprend sa réalité, respecte sa dignité… et lui ouvre enfin les portes de la finance formelle.
Patrick Tchounjo



