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Les banques locales africaines : d’acteurs passifs à co-investisseurs stratégiques

Longtemps cantonnées à un rôle d’intermédiation classique, les banques commerciales africaines amorcent un virage stratégique décisif. Dans un contexte de besoin massif en financement d’infrastructures, d’industrialisation et de digitalisation, les établissements bancaires locaux passent du statut de prêteurs prudents à celui de co-investisseurs proactifs. Une mutation structurelle qui redéfinit les équilibres du financement du développement sur le continent.

Du court terme au long terme : une nouvelle philosophie d’engagement

Traditionnellement, les banques africaines se concentraient sur le crédit à court terme, les besoins de trésorerie, ou le financement du commerce. Leur aversion au risque long s’expliquait par :

  • une structure de dépôts très courte (généralement inférieure à 2 ans),
  • un environnement juridique peu prévisible,
  • et des mécanismes de couverture encore embryonnaires.

Mais aujourd’hui, la pression des États, la concurrence des fintechs et l’émergence de champions régionaux dans la construction, l’énergie ou les télécoms changent la donne.

« On ne peut plus être spectateurs du développement économique. Il faut être dans la boucle dès le début du projet », confie un cadre de NSIA Banque à Abidjan.

Co-investisseurs dans des projets d’intérêt national

Les banques locales sont de plus en plus sollicitées pour monter des syndications, financer en partenariat avec la BOAD, ou participer à des fonds d’infrastructure mixtes.

Exemples récents :

  • UBA et Coris Bank dans le financement de la route Ouagadougou–Koudougou (Burkina Faso) ;
  • Orabank et Banque Atlantique dans la réhabilitation du port de Cotonou ;
  • Société Générale Côte d’Ivoire impliquée dans des projets immobiliers de logements sociaux ;
  • Ecobank co-investisseur dans des parcs solaires à usage industriel au Togo et au Sénégal.

Cette posture permet non seulement de sécuriser des revenus stables sur le long terme, mais aussi de renforcer l’ancrage local dans les économies en mutation.

Des véhicules innovants au service du développement

Au-delà des lignes de crédit classiques, plusieurs banques créent ou participent à des fonds sectoriels spécialisés, avec une logique d’investissement mixte (dette + capital).
On assiste aussi à l’émergence de :

  • green bonds portés localement (notamment au Nigéria et au Bénin) ;
  • fonds de garantie nationaux pour appuyer les prêts aux PME ou aux infrastructures sociales ;
  • partenariats public-privé, où la banque devient actionnaire minoritaire d’un projet structurant.

Une prise de risque assumée… mais encadrée

Cette transition ne se fait pas sans défis : risques politiques, défauts de paiement, instabilité monétaire…
Pour se protéger, les banques renforcent leur ingénierie financière, s’associent aux institutions multilatérales (BAD, IFC, BOAD), et adoptent des modèles de gestion de projet plus robustes.

Elles peuvent aussi compter sur une base de clientèle jeune, urbaine et de plus en plus digitale, qui tire la demande et légitime leurs prises de position dans des secteurs structurants : transport, énergie, habitat, logistique, agriculture moderne…

Vers une souveraineté financière africaine ?

Le rôle croissant des banques locales dans l’investissement long terme rééquilibre les rapports de force financiers en Afrique. Moins dépendants des partenaires étrangers, les États peuvent s’appuyer sur un écosystème bancaire national plus audacieux, plus structuré, et plus stratégique.

Ce changement de posture pose les jalons d’une souveraineté financière à construire, où les décisions de financement ne se prennent plus à Washington ou à Paris, mais à Lomé, Cotonou ou Abidjan.

Patrick Tchounjo

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