Afrique de l’Ouest : la supervision bancaire face à la pression d’un secteur en pleine mutation

Alors que le secteur bancaire ouest-africain connaît une transformation accélérée, la pression monte sur les régulateurs. À mesure que les groupes bancaires se consolident, s’étendent et se digitalisent, la Commission bancaire de l’UEMOA doit adapter ses méthodes et outils de supervision pour faire face à une complexité croissante.
Les récents mouvements de fusions, d’acquisitions et d’expansion de banques à vocation panafricaine – comme Ecobank, Coris Bank International ou encore Oragroup – redéfinissent les contours du paysage financier régional. Ces mutations modifient les chaînes de responsabilité, accroissent les risques systémiques et rendent la cartographie des flux financiers plus difficile à stabiliser. La surveillance, longtemps pensée selon des schémas nationaux ou bilatéraux, doit désormais embrasser des logiques transfrontalières et multi-entités.
Dans le même temps, la montée en puissance des fintechs, des opérateurs de mobile money et des plateformes de crédit en ligne rebat les cartes de l’intermédiation financière. Ces nouveaux acteurs, tantôt partenaires, tantôt concurrents des banques, échappent partiellement au périmètre de régulation classique. Ils introduisent dans le système des innovations rapides, des pratiques commerciales agiles, mais aussi des risques nouveaux – notamment en matière de sécurité des données, de traçabilité des fonds ou de conformité réglementaire.
La numérisation massive des services bancaires vient encore amplifier le défi. Aujourd’hui, l’ouverture de comptes à distance, les transferts via mobile, les remboursements automatiques de microcrédits et les interfaces en libre-service se généralisent. Ces nouveaux usages, bien que porteurs d’inclusion financière, introduisent également des vulnérabilités : bugs d’algorithmes, piratage de plateformes, erreurs de traitement automatisé, ou encore manipulation des API par des tiers malveillants.
« Le superviseur doit désormais comprendre les algorithmes, maîtriser les architectures API, évaluer la robustesse des firewalls bancaires et auditer les parcours clients digitaux. C’est une révolution culturelle autant que technique », affirme un ancien directeur de la supervision basé à Dakar.
Face à ces bouleversements, la Commission bancaire de l’UEMOA est appelée à sortir de sa posture historique – souvent réactive et normative – pour adopter une logique plus dynamique, prospective et adaptative. L’enjeu dépasse la simple conformité réglementaire : il s’agit de préserver la stabilité financière dans un environnement mouvant, tout en permettant aux innovations d’émerger sans mettre en péril la solidité du système.
Plusieurs analystes installés à Abidjan et Dakar s’accordent à dire que le régulateur devra rapidement investir dans des compétences technologiques de pointe, intégrer des profils hybrides (data scientists, spécialistes en cybersécurité, juristes tech) et renforcer ses outils de veille stratégique. « Si la régulation ne va pas aussi vite que l’innovation, elle devient obsolète », résume un consultant senior en régulation bancaire.
À l’heure où les frontières entre banques, fintechs et opérateurs télécoms s’estompent, la supervision prudentielle doit évoluer d’un rôle de gendarme à celui de stratège. Ce repositionnement est vital pour maintenir la confiance dans les institutions financières, garantir l’équité entre acteurs et canaliser l’innovation au service de l’économie réelle.
Patrick Tchounjo



