Banque & Vous

Banques et agriculture : comment financer durablement le secteur rural en Afrique francophone

En Afrique francophone, l’agriculture demeure le premier employeur et la principale source de revenus pour des millions de familles. Pourtant, le secteur reste largement sous-financé par les circuits bancaires traditionnels. Alors que les banques locales et régionales concentrent encore leurs crédits sur le commerce, l’immobilier et les services urbains, les exploitants agricoles peinent à accéder à des financements adaptés, freinant ainsi la modernisation et la productivité du secteur.

Le paradoxe est flagrant. Selon la FAO, plus de 60 % de la population active dans l’UEMOA et la CEMAC travaille dans l’agriculture, mais ce secteur ne reçoit souvent que moins de 5 % des crédits bancaires totaux. Les raisons sont multiples : informalité des exploitations, manque de garanties, risques climatiques et volatilité des prix. Pour les établissements financiers, l’agriculture est perçue comme une activité à haut risque.

La montée en puissance du financement durable et des instruments verts pourrait toutefois changer la donne. De plus en plus de banques introduisent des produits ciblés, souvent adossés à des fonds de garantie publics ou à des partenariats avec des bailleurs internationaux. Des initiatives comme les green bonds, les assurances agricoles indexées sur la météo ou les crédits à impact social commencent à émerger dans plusieurs pays de la région.

La digitalisation joue également un rôle clé. Les plateformes de mobile money et de fintech agricole facilitent la distribution de microcrédits et la collecte d’épargne directement auprès des producteurs ruraux. Couplées à l’intelligence artificielle pour le scoring de crédit et à la blockchain pour la traçabilité des chaînes de valeur, elles offrent aux banques de nouveaux outils pour réduire l’asymétrie d’information et sécuriser leurs financements.

Pour autant, le défi reste immense. L’intégration du secteur agricole dans le système bancaire suppose des réformes structurelles : meilleure organisation des coopératives, renforcement des titres fonciers, investissement massif dans les infrastructures rurales. Les régulateurs, de la BCEAO à la COBAC, sont appelés à promouvoir des cadres incitatifs pour encourager les banques à orienter davantage de crédits vers l’agriculture.

Dans un contexte où la sécurité alimentaire et la résilience climatique deviennent des enjeux stratégiques, la bancarisation du secteur rural en Afrique francophone apparaît comme une priorité incontournable. Si les banques réussissent à transformer le financement agricole en opportunité plutôt qu’en risque, elles pourraient non seulement soutenir la croissance économique, mais aussi jouer un rôle déterminant dans la transition vers un modèle de développement durable.

Patrick Tchounjo

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page