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CBC : l’État donne l’exclusivité au management pour racheter 51% un tournant bancaire

C’est un signal politique autant qu’un acte de gouvernance financière : l’État camerounais ne veut pas seulement “privatiser”, il veut choisir la manière de privatiser. Selon une correspondance de la Présidence de la République, le chef de l’État, Paul Biya, a donné son « très haut accord » pour l’octroi d’une période d’exclusivité en faveur de la direction générale de Commercial Bank Cameroon (CBC) dans le cadre de la cession partielle des parts détenues par l’État. L’objectif est clair : permettre un management buy-out (MBO), un schéma où les dirigeants et cadres s’associent pour devenir actionnaires majoritaires et, surtout, suspendre pendant un temps déterminé toute négociation avec d’autres investisseurs.

Le détail important : la correspondance ne précise ni la durée exacte de cette exclusivité, ni le calendrier final de l’opération. Mais la direction est, elle, sans ambiguïté.

Une banque quasi publique, une privatisation qui cherche son modèle

CBC est détenue à près de 98% par l’État camerounais. Depuis plusieurs années, elle est engagée dans un processus de privatisation partielle piloté avec l’appui de Rothschild & Co. Le schéma initial était connu : cession de 51% à un investisseur privé, introduction en bourse d’une partie des actions à la BVMAC, et maintien d’une participation résiduelle de l’État.

L’exclusivité accordée au management change la dynamique : au lieu d’un investisseur externe “classique”, la piste privilégiée devient une reprise interne, structurée par ceux qui tiennent aujourd’hui les manettes opérationnelles.

Le MBO : une reprise “maison”, mais sous contrainte de preuves

Le MBO n’est pas un slogan. C’est un montage exigeant, qui repose sur une capacité à lever des fonds, à structurer des garanties et à convaincre les régulateurs. Selon des sources proches du dossier, le management de CBC aurait déjà structuré une offre soutenue par des partenaires financiers locaux, incluant des investisseurs privés camerounais et des garanties bancaires. Le montage envisagé reposerait sur une augmentation de capital destinée à renforcer les fonds propres avant l’entrée des nouveaux actionnaires.

C’est le cœur du sujet : un MBO crédible ne se mesure pas au patriotisme affiché, mais à la solidité du financement, au niveau de capitalisation, et à la capacité à tenir la banque dans le temps.

CBC : de l’administration provisoire au retour à la rentabilité

Le fait marquant, c’est que la banque n’arrive pas à ce rendez-vous en état de faiblesse totale. Placée sous administration provisoire après des difficultés financières, CBC a bénéficié d’un plan de redressement validé par la COBAC. Sous la direction actuelle, la banque a renoué avec la rentabilité, affichant un total bilan de plus de 776 milliards FCFA et un bénéfice net de 4,3 milliards FCFA en 2024.

Ce retour à la rentabilité change la nature du deal : on ne parle plus d’une banque “à sauver”, mais d’une banque “à consolider”. Et pour l’État, qui a injecté plusieurs milliards pour stabiliser l’établissement, l’équation devient double : récupérer de la valeur… sans remettre la banque en risque.

Une préférence officieuse : une reprise nationale dans un secteur dominé par des groupes étrangers

Ce dossier est aussi un révélateur du marché bancaire camerounais. L’État avait, jusqu’ici, exprimé de manière officieuse sa préférence pour une reprise nationale, dans un secteur dominé par des groupes étrangers. L’exclusivité accordée au management s’inscrit dans cette logique : garder la banque “dans le périmètre” national, tout en réduisant l’exposition directe de l’État au capital.

En filigrane, l’État tente de concilier deux impératifs : désengagement et souveraineté économique.

Les conditions de réussite : régulateurs, financement, crédibilité

L’issue du processus dépendra notamment de l’approbation des régulateurs et de la capacité du consortium porté par le management à mobiliser les financements nécessaires. Autrement dit : l’État donne une fenêtre, mais le marché exigera des preuves (structure financière, gouvernance, solidité des partenaires, trajectoire de capital).

Et c’est là que l’exclusivité prend tout son sens : elle donne du temps au management pour “verrouiller” son tour de table, sans la pression immédiate d’un concurrent externe susceptible de rafler la mise.

Un désengagement partiel… dans un secteur où l’État reste très présent

Ce dossier dépasse CBC. Il raconte un mouvement plus large : l’État camerounais demeure fortement présent dans le secteur bancaire. Il détient des participations majoritaires dans Union Bank of Cameroon (UBC) et NFC Bank, ainsi que dans la Banque Camerounaise des PME (BC-PME), établissement public créé en 2018 mais confronté à des difficultés opérationnelles et financières persistantes.

En 2025, le ministre des Finances a également signé un accord ouvrant la voie à la reprise par l’État des parts détenues par Société Générale Cameroun dans sa filiale camerounaise, deuxième banque du pays en termes de total bilan. Selon plusieurs sources proches du dossier, cette opération pourrait toutefois s’inscrire dans une stratégie transitoire, l’État envisageant de restructurer l’actionnariat avant de céder ultérieurement ces parts à un investisseur privé jugé stratégique.

Le message global : le Cameroun réorganise son capital bancaire, dossier par dossier.

En accordant une période d’exclusivité au management de CBC pour un MBO visant la cession de 51% du capital, Paul Biya ouvre une séquence rare : une privatisation “par l’intérieur”, pensée comme une reprise nationale structurée. CBC arrive à ce moment avec des chiffres qui comptent, 776 milliards FCFA de total bilan et 4,3 milliards FCFA de bénéfice net en 2024 mais l’opération restera suspendue à deux réalités : l’aval des régulateurs et la capacité du consortium à mobiliser un financement robuste. Dans le Cameroun bancaire, l’enjeu n’est plus seulement de céder. L’enjeu est de céder sans perdre le contrôle stratégique.

Patrick Tchounjo

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