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CEMAC : le Gabon seul à payer, l’intégration régionale en panne de trésorerie

Libreville dit “oui”, la CEMAC dit “stop”. Dans une sous-région où la stabilité se mesure souvent à la discipline budgétaire, un fait s’impose avec une brutalité rare : en 2025, le Gabon est le seul État membre à avoir réglé intégralement sa contribution communautaire, soit 10,5 milliards de FCFA, alors même que la trésorerie de l’organisation se dégrade au point de menacer la continuité normale de ses activités. Ce contraste, au-delà de l’effet d’affichage, renvoie à une question centrale pour les banques, les marchés et les partenaires au développement : que vaut une intégration régionale lorsque la caisse commune se vide et que les mécanismes de solidarité deviennent intermittents ?

La situation est décrite dans une note interne attribuée à la Commission, signée par son président, l’Équato-Guinéen Baltasar Engonga Edjo’o, qui évoque une “dégradation continue” des finances. Le diagnostic pointe une cause précise : le non-versement par plusieurs États de la Taxe Communautaire d’Intégration, la TCI, principale source de financement de la CEMAC. Prélevée sur les importations, cette taxe doit permettre de faire tourner les organes communautaires et de financer les programmes régionaux. Or, en 2025, la mécanique de reversement s’est grippée. Au lieu d’un simple retard, l’organisation se retrouve face à une contrainte de trésorerie qui ressemble à une situation de survie budgétaire : sans flux, il n’y a plus de marge, plus de calendrier, plus de continuité.

Le signal le plus lourd se lit déjà dans les arbitrages pour 2026. Les activités inscrites au budget sont suspendues, à l’exception de celles jugées “hautement stratégiques”. À ce stade, la CEMAC ne donne plus seulement l’image d’une institution sous pression ; elle matérialise une crise de liquidité devenue institutionnelle. C’est le genre de situation où une communauté peut continuer à exister dans les textes, tenir des sommets, afficher des feuilles de route et annoncer des réformes, tout en se retrouvant, dans les faits, au ralenti. Puis, mécaniquement, en risque de paralysie.

Dans ce tableau, le “cas Gabon” agit comme une anomalie qui se transforme en message. Le règlement complet de sa quote-part, 10,5 milliards de FCFA, n’est pas qu’un geste administratif. C’est un signal de discipline sur une ligne budgétaire communautaire, un indicateur de crédibilité vis-à-vis des partenaires régionaux et, surtout, une piqûre de rappel politique : l’intégration ne peut pas fonctionner durablement sur la base de promesses ou d’engagements fluctuants. Dans une union monétaire, la confiance ne se nourrit pas seulement de discours macroéconomiques. Elle se construit aussi par la capacité des États à respecter les mécanismes qu’ils ont eux-mêmes institués.

Même si la CEMAC n’est pas une banque, les effets d’une telle crise dépassent largement le périmètre institutionnel. Lorsqu’une organisation régionale suspend des activités faute de ressources, elle alimente une perception de fragilité de gouvernance qui peut peser sur la lecture du risque par les investisseurs, les bailleurs et les marchés. La crédibilité d’un cadre régional ne se juge pas uniquement à l’ambition de ses programmes, mais aussi à la fiabilité de son financement. Une intégration qui fonctionne “sur retenue” devient plus difficile à piloter, parce que la coordination se fragilise, les programmes se décalent, et l’environnement opérationnel perd en lisibilité, qu’il s’agisse d’harmonisation, de projets transfrontaliers ou de dynamique réglementaire.

Le fond du problème reste celui du recouvrement réel, pas du recouvrement théorique. Tant que la TCI est collectée mais insuffisamment reversée, la communauté demeure dépendante du bon vouloir, du calendrier et des arbitrages nationaux. Cette dépendance structurelle introduit une incertitude permanente : l’institution ne peut pas planifier, les priorités deviennent des coupes budgétaires, et l’intégration se retrouve à fonctionner par à-coups, au gré des disponibilités plutôt qu’au rythme des objectifs.

La question a bien été portée au niveau politique, notamment lors d’échanges entre chefs d’État à Brazzaville, avec des appels à des mesures rapides et rigoureuses. Mais ce que révèle l’épisode, c’est l’existence d’un plafond de verre : l’absence de mécanismes réellement contraignants dans le recouvrement des contributions. Dans ces conditions, le financement communautaire peut se transformer en variable d’ajustement nationale. Et lorsque chaque capitale gère d’abord ses urgences internes, la caisse régionale devient une ligne secondaire, puis une ligne oubliée, jusqu’au moment où l’institution se voit contrainte de suspendre ses actions.

Au final, la crise agit comme un révélateur de soutenabilité. Elle remet sur la table un débat que la sous-région ne peut plus contourner : peut-on faire union monétaire sans discipline budgétaire partagée, sans règles d’exécution, sans sanctions crédibles et sans garantie de ressources stables ? Ce n’est pas une querelle de techniciens. C’est une question d’efficacité institutionnelle, de crédibilité économique et de viabilité politique. Et c’est précisément pour cela que l’épisode du “seul bon payeur” dépasse le simple fait divers budgétaire : il expose, à nu, la mécanique financière de l’intégration, là où elle est la plus vulnérable.

Patrick Tchounjo

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