Terrahaptix lève 22 M$ : la défense-tech africaine change de dimension

L’Afrique n’attire plus seulement des capitaux pour ses fintechs et ses télécoms. Elle attire désormais des investisseurs internationaux sur un terrain longtemps jugé trop sensible, trop complexe, trop “souverain” : la défense et la sécurisation des infrastructures critiques. À Abuja, Terrahaptix Inc., start-up nigériane spécialisée dans les technologies de sécurité autonome (ex Terra Industries), vient de boucler une levée de fonds de 22 millions de dollars pour accélérer la production de ses systèmes de surveillance et de protection destinés aux États et aux opérateurs d’actifs stratégiques en Afrique. Le tour est mené par le fonds américain Lux Capital, avec la participation de Resilience17 Capital, véhicule d’investissement fondé par Olugbenga “GB” Agboola (CEO de Flutterwave).
Le chiffre impressionne. Mais c’est surtout le signal qui compte : la défense-tech africaine devient un segment “investissable”, avec des investisseurs capables d’aller vite, gros, et de miser sur de la fabrication industrielle sur le continent.

Une levée “accélérateur” après un premier tour récent
Cette opération arrive quelques semaines après un précédent financement de 11,75 millions de dollars (souvent arrondi à 11,8 M$ dans la presse), mené par 8VC (fonds fondé par Joe Lonsdale, cofondateur de Palantir).
En additionnant les montants récents (11,75 M$ puis 22 M$), Terrahaptix affiche une trajectoire de financement qui traduit un appétit rare : l’entreprise lève vite, et l’intérêt semble monter à chaque étape.
Autre signal : le tour précédent avait déjà attiré des investisseurs et profils liés à l’écosystème “defense tech” américain, avec une montée en crédibilité et une narration claire autour d’un objectif : protéger les infrastructures critiques dans des environnements où l’insécurité renchérit le coût des projets.
Le cœur du pari : passer du prototype à l’usine
Terrahaptix ne vend pas un concept. L’entreprise veut vendre de la capacité.
Le plan annoncé est frontal : étendre l’usine existante à Abuja et viser une montée en puissance industrielle, avec un objectif de production très ambitieux (la start-up évoque une capacité à terme qui change d’échelle). Dans l’écosystème défense, l’avantage compétitif ne se limite pas au logiciel : il se mesure aussi à la chaîne d’approvisionnement, aux cycles de production, à l’industrialisation, et à la capacité de livrer des systèmes robustes en volume.
Sur son site, la société présente ses solutions comme des plateformes autonomes destinées à la surveillance et à la protection d’actifs sensibles (frontières, bases, pipelines, installations énergétiques, etc.), avec une promesse d’efficacité en environnement contraint.
Pourquoi cette histoire intéresse la finance (et pas seulement les militaires)
La défense-tech, sur le papier, n’est pas un sujet “bancaire”. En réalité, c’est un sujet de financement de l’économie.
Car la sécurisation des actifs stratégiques est devenue une condition silencieuse de la bancabilité. Une centrale, un pipeline, une mine, un site logistique, une ligne de transport : tout cela s’assure, se finance, se refinance, se garantit… à condition que le risque opérationnel soit maîtrisable.
Et c’est exactement là que Terrahaptix s’insère : dans une Afrique où les infrastructures critiques sont souvent situées dans des zones isolées ou à risque, les solutions traditionnelles (gardiennage massif, patrouilles, moyens lourds) peuvent être coûteuses, discontinues ou inefficaces. L’approche par drones, tours autonomes et systèmes sans pilote vise à réduire le “trou noir” sécuritaire qui fragilise les investissements.
La presse économique nigériane décrit d’ailleurs une entreprise déjà engagée sur des déploiements réels et cherchant à industrialiser davantage.
Un casting d’investisseurs qui raconte une nouvelle Afrique technologique
Le tour de 22 M$ mené par Lux Capital n’est pas neutre. Lux est connu pour financer des technologies “hard tech” à forte intensité d’innovation. En s’adossant à ce type d’investisseur, Terrahaptix envoie un message : ce n’est pas une simple start-up de services, c’est une entreprise de fabrication technologique, avec des enjeux industriels.
Et l’entrée de Resilience17 Capital ajoute une couche très “Afrique” à l’équation. Resilience17 se présente comme un studio/fonds visant à accélérer la prospérité africaine via la tech, et est associé au nom de GB Agboola.
Autrement dit : des capitaux internationaux, mais aussi des capitaux et réseaux africains structurés, capables de comprendre les réalités locales (régulation, marchés publics, logistique, recrutement).
Le détail qui change tout : de la sécurité à la souveraineté industrielle
Dans l’imaginaire collectif, les drones renvoient à la géopolitique. Dans l’économie réelle, ils renvoient aussi à une autre bataille : la souveraineté industrielle.
Produire en Afrique, pour l’Afrique, dans un secteur aussi sensible, c’est tenter de casser une dépendance : importations coûteuses, délais d’approvisionnement, maintenance difficile, technologies parfois inadaptées aux terrains, et contraintes d’exportation côté fournisseurs.
Ce qui rend l’histoire virale, c’est sa collision avec une réalité concrète : l’Afrique est à la fois un terrain de besoins sécuritaires croissants et un continent où la protection des infrastructures conditionne des milliards d’investissements (énergie, mines, eau, transport, télécoms).
Cap sur l’international : l’Arabie Saoudite comme rampe de fabrication hors Afrique
Terrahaptix ne s’arrête pas au marché africain. La société a annoncé une coentreprise avec AIC Steel en Arabie Saoudite, pour établir une unité de fabrication dédiée à la protection d’infrastructures critiques au Moyen-Orient.
Ce mouvement est stratégique : il diversifie la base industrielle, consolide la chaîne d’approvisionnement et ouvre un marché solvable, fortement engagé dans la localisation industrielle. Pour une entreprise africaine de défense-tech, c’est aussi un moyen de prouver qu’elle peut jouer dans une ligue mondiale tout en gardant un ancrage continental.
Patrick Tchounjo



