600 milliards investis en 2 ans, Afreximbank devient le partenaire bancaire stratégique du Cameroun

Douala, 19 février 2026 : un hommage qui vaut indicateur de marché
Il y a des phrases de tribune qui passent, et d’autres qui servent de thermomètre à toute une place financière. Le 19 février 2026 à Douala, face aux investisseurs réunis pour la présentation du programme de financement de l’État pour 2026, le ministre des Finances Louis Paul Motazé a fait plus que remercier un bailleur : il a posé Afreximbank comme une pièce centrale du financement camerounais. Selon lui, depuis 2024, la Banque africaine d’import-export a mobilisé, au profit de l’État et du secteur privé, des facilités cumulées de plus de 600 milliards FCFA, dans un contexte international exigeant, signe d’une confiance « forte et assumée » dans la signature du Cameroun.
Ce chiffre n’est pas seulement spectaculaire. Il est politique, bancaire et stratégique à la fois. Parce qu’il dit une chose que les banques locales savent déjà : sur un marché de liquidité plus sélectif, le Cameroun consolide ses appuis… et Afreximbank est en train de devenir l’un de ses leviers les plus visibles.
Une banque de commerce qui joue désormais en “partenaire de souveraineté”
Afreximbank n’est pas une banque commerciale classique. Son mandat, panafricain, est de financer des projets qui stimulent le commerce intra-africain et, plus largement, la transformation économique. Mais au Cameroun, la photographie dressée par les informations disponibles montre des concours jusqu’ici majoritairement orientés vers l’État, avec des montages qui touchent directement aux nerfs de la souveraineté financière : accès au marché des titres, garanties, crédits structurés, ingénierie de liquidité.
En clair, on n’est pas dans une relation “projet par projet” uniquement. On est dans une relation où une institution de financement du commerce devient aussi un accélérateur de trésorerie publique et un catalyseur de confiance pour le système bancaire.
Le coup de maître : quand Afreximbank aide le Trésor à lever 200 milliards sur le marché BEAC
L’un des épisodes les plus parlants reste le swap, conversion d’euros en FCFA, qui a permis au gouvernement de lever 200 milliards FCFA par émission de titres publics sur le marché de la BEAC en juin 2025. Dans cette mécanique, Afreximbank convertit des euros en FCFA auprès de la BEAC pour souscrire aux titres camerounais, donnant de la profondeur à une émission devenue emblématique.
Pour la banque, c’est de l’ingénierie financière. Pour le Cameroun, c’est une leçon de stratégie : quand les conditions se durcissent, la signature ne vit pas seulement de discours, elle vit de structures capables de sécuriser la demande et d’élargir le cercle des financeurs.
La garantie Afreximbank : 159 milliards FCFA mobilisés auprès des banques locales
Autre pièce du puzzle, plus directement “bancaire” : la garantie fournie à l’État du Cameroun pour mobiliser 159 milliards FCFA de financements auprès des banques locales en 2025. Le message est important, parce qu’il touche au cœur du système : Afreximbank ne remplace pas les banques camerounaises, elle peut les “débloquer”, en réduisant le risque perçu, en améliorant la bancabilité, en accélérant la décision de crédit.
Dans un environnement où la liquidité a un prix et où les bilans sont de plus en plus prudents, une garantie bien structurée peut faire la différence entre une intention et un décaissement.
96 milliards FCFA pour électrifier 200 localités : le financement qui touche la vie réelle
Le partenariat ne s’arrête pas à la dette et aux adjudications. Trois crédits d’un montant total de 96 milliards FCFA ont été octroyés à l’État pour financer le projet d’électrification par système solaire photovoltaïque de 200 localités. Derrière la ligne budgétaire, il y a une lecture simple que tout banquier comprend : l’énergie, c’est la productivité, donc la solvabilité future des ménages, des PME, des services publics et des territoires.
Et quand un bailleur finance l’énergie, il ne finance pas seulement des panneaux. Il finance la capacité d’un pays à réduire ses frictions économiques, à stabiliser l’activité, à rendre le risque plus “finançable” sur la durée.
De Yaoundé à Kribi : Afreximbank commence à prendre pied dans le privé
Depuis 2021, année marquée par l’ouverture à Yaoundé du bureau régional d’Afreximbank pour l’Afrique centrale, l’institution renforce sa présence et élargit progressivement son empreinte au secteur privé camerounais.
Le cas le plus parlant, parce qu’il parle infrastructures et substitution aux importations, est celui du bitume. Selon de bonnes sources, Afreximbank a financé à hauteur de près de 2 milliards FCFA les études de maturation du projet d’usine de production de bitume à Kribi porté par All Bitumen PLC, dont la construction est estimée à 161 milliards FCFA. Depuis fin 2024, Afreximbank a signé avec l’entreprise un mandat d’arrangeur, lui permettant à la fois de participer au financement et de mobiliser d’autres partenaires financiers autour du projet.
Pour le Cameroun, l’intérêt est évident : une usine de bitume, c’est une chaîne de valeur locale, un enjeu de coût pour les routes, et une promesse de capacités industrielles. Pour Afreximbank, c’est typiquement le genre de dossier où la banque peut transformer un projet en financement, puis un financement en actif productif.
George Elombi à la tête d’Afreximbank : quand le symbole rejoint la stratégie
Depuis septembre 2025, Afreximbank est dirigée par le Camerounais George Elombi.
Dans la lecture camerounaise, ce détail compte plus qu’on ne l’avoue : il renforce la proximité, la compréhension des priorités, et la capacité à inscrire la coopération dans le temps long, au moment même où le Cameroun cherche à sécuriser ses appuis financiers dans un contexte international plus exigeant.
Le Cameroun “des deux côtés” : État actionnaire, CNPS au conseil d’administration
En plus de la relation de financement, le Cameroun est doublement lié à Afreximbank. Le pays est actionnaire direct en tant qu’État africain. Il est aussi représenté via la Caisse nationale de prévoyance sociale, actionnaire de catégorie B avec un investissement de 700 millions FCFA, statut qui donne à la CNPS un siège au conseil d’administration de l’institution.
C’est un fait rarement mis en avant, mais très parlant : le Cameroun n’est pas seulement “client” d’Afreximbank. Il est aussi, d’une certaine manière, coproducteur de l’architecture financière qui le finance.
Ce que cette montée en puissance signifie pour le secteur bancaire camerounais
Plus Afreximbank s’impose comme partenaire stratégique, plus la question devient simple et très bancaire : comment les banques locales se positionnent-elles dans l’écosystème qui se construit ? Le swap qui fluidifie les émissions, la garantie qui sécurise des financements locaux, les crédits qui structurent des projets à impact, tout cela redessine la chaîne du financement.
Le virage le plus intéressant est peut-être là : Afreximbank semble jouer à la fois le rôle d’investisseur, d’arrangeur, de garant et de catalyseur. Et dans ce scénario, la valeur se crée quand l’argent ne fait pas que circuler, mais qu’il déclenche des investissements, renforce la confiance et transforme l’économie réelle.
Patrick Tchounjo



