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CEMAC : près de 25 millions de personnes en extrême pauvreté, alerte la Banque mondiale

Une reprise qui ne “descend” pas jusqu’aux ménages

La CEMAC repart, mais la pauvreté résiste. Dans son Baromètre économique de la CEMAC publié fin décembre 2025, la Banque mondiale estime que 24,2 millions de personnes vivent toujours dans l’extrême pauvreté au sein de l’union monétaire, soit plus d’un tiers de la population régionale.

Derrière ce chiffre, il y a une réalité simple et dure : la croissance existe, mais elle ne se transforme pas assez vite en revenus et en emplois stables. La Banque mondiale le dit sans détour : en raison d’une croissance modeste et du manque de possibilités d’emploi, la pauvreté reste stagnante et élevée, touchant plus d’un tiers de la population.

Le seuil qui fait mal : moins de 3 dollars par jour… et une tendance qui remonte

La proportion d’habitants vivant avec moins de 3 dollars par jour (en parité de pouvoir d’achat) a légèrement augmenté, passant d’environ 36,6% en 2023 à 37,0% en 2024.

Et la comparaison est tout aussi parlante : ce niveau reste nettement supérieur à celui observé dans l’espace UEMOA, où l’extrême pauvreté touche 29,7% de la population, selon le même baromètre.

Pour les banques, ce diagnostic est loin d’être théorique. Quand une grande part des ménages vit sous ce seuil, le crédit devient plus risqué, l’épargne plus difficile à mobiliser, et l’inclusion financière plus complexe. La pauvreté n’est pas seulement un sujet social : c’est un indicateur de “profondeur” économique, donc de capacité à financer durablement.

Deux CEMAC coexistent : les écarts de pauvreté entre pays sont vertigineux

La Banque mondiale insiste sur une CEMAC à plusieurs vitesses. Les taux les plus élevés se trouvent en République centrafricaine (67,5%) et en République du Congo (51,8%). À l’inverse, le Gabon (4,1%) et la Guinée équatoriale (9,4%) affichent des niveaux beaucoup plus faibles.

Cette fracture interne compte énormément pour le système financier régional : elle conditionne la qualité des portefeuilles, le coût du risque, l’appétit des banques pour certains segments, et la manière dont les politiques publiques doivent cibler la protection sociale et la création d’emplois.

Le chiffre qui révèle la vulnérabilité générale : 81,3% sous 8,3 dollars par jour

Quand l’analyse bascule sur un seuil plus élevé (8,3 dollars par jour) le phénomène devient massif : 81,3% des habitants de la CEMAC vivent sous ce niveau de revenu en 2024.

C’est le cœur de la vulnérabilité : même au-dessus de l’extrême pauvreté, une immense majorité reste à un choc près (prix, santé, emploi, conflit, climat). Pour les banques et les assurances, c’est une alerte sur la fragilité des revenus, donc sur la résilience des clients.

Le marché du travail, angle mort de la croissance : l’informel domine, l’emploi de qualité manque

Le baromètre pointe un problème structurel : la création d’emplois de qualité reste insuffisante. La plupart des nouveaux emplois se concentrent dans les services informels, avec une faible productivité et une sécurité d’emploi limitée.

L’informalité touche plus de 65% des emplois, tandis que le chômage demeure élevé, autour de 9% en moyenne de la population active.

C’est ici que le sujet devient franchement “bancaire” : une économie largement informelle, c’est une économie où la preuve de revenu est fragile, où le crédit formel peine à s’étendre, et où la finance digitale, la microfinance et les mécanismes de garantie deviennent cruciaux pour transformer l’activité en financement.

Matières premières, services publics, gouvernance : les freins qui entretiennent la pauvreté

La Banque mondiale rappelle que la région reste exposée : dépendance aux produits de base, contraintes budgétaires, lacunes d’infrastructures et de services publics, investissements limités dans le capital humain.

Sur la gouvernance, le rapport note des progrès limités, pointant que ces fragilités peuvent entraver la mise en œuvre des réformes, la mobilisation efficace des ressources et la prestation des services publics.

La “feuille de route” Banque mondiale : protection sociale, compétences, réformes régionales

Pour enclencher une baisse durable de la pauvreté, la Banque mondiale met l’accent sur des politiques sociales et économiques combinées : renforcer l’investissement dans l’éducation, la santé, la formation, améliorer l’environnement des affaires et accélérer les réformes régionales.

Le rapport appelle notamment à poursuivre la mise en œuvre des réformes prévues dans le PREF-CEMAC II, à préparer la phase suivante (PREF-CEMAC III) et à aligner l’action sur le futur Programme économique régional.

Au fond, le message est limpide : sans emploi productif, sans capital humain mieux financé, sans institutions plus efficaces, la croissance peut revenir… sans que la pauvreté recule. Et dans une union monétaire, cette fracture finit toujours par se voir dans les bilans : ceux des États, des banques, et des ménages.

Patrick Tchounjo

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