Marchés & Financements

BII et Deutsche Bank : 150 millions $ pour desserrer l’étau du commerce africain

Face à un déficit annuel de financement du commerce estimé à 100 milliards de dollars sur le continent, British International Investment et Deutsche Bank dégainent une réponse ciblée. Leur nouveau programme de 150 millions de dollars veut redonner de l’oxygène aux banques locales, soutenir les échanges transfrontaliers et renforcer les capacités d’importation des entreprises africaines. Une initiative à fort potentiel, dans un moment où le commerce intra-africain accélère.

Le signal est fort. À l’heure où l’Afrique cherche à transformer sa croissance commerciale en dynamique industrielle durable, British International Investment (BII), l’institution britannique de financement du développement, et Deutsche Bank, la banque allemande présente dans 42 pays, ont annoncé le lancement d’un programme de 150 millions de dollars destiné à soutenir le financement du commerce sur le continent.

L’annonce, faite lundi 16 mars, n’a rien d’anodin. Elle intervient dans un contexte où l’Afrique continue de subir un déficit structurel de financement du commerce estimé à 100 milliards de dollars par an, selon Afreximbank. Ce manque de financement freine directement la capacité des entreprises à importer, exporter, produire et se développer. En clair, il ne s’agit pas seulement d’un problème bancaire. Il s’agit d’un verrou économique majeur.

Une réponse ciblée à un blocage bien identifié

Le dispositif mis en place par BII et Deutsche Bank repose sur un mécanisme de partage des risques. Son principe est simple dans son ambition : permettre aux banques locales de disposer de capacités supplémentaires pour financer les opérations commerciales de leurs clients.

Dans de nombreux pays africains, les établissements financiers font face à une double contrainte. D’un côté, leurs ressources restent limitées. De l’autre, ils peinent souvent à obtenir les garanties nécessaires pour accompagner les transactions commerciales, notamment lorsqu’il s’agit d’opérations internationales. Résultat : des entreprises solvables se retrouvent freinées, non par un manque de besoins ou d’opportunités, mais par une insuffisance de leviers financiers.

C’est précisément sur ce point que le partenariat veut agir. En réduisant une partie du risque, BII et Deutsche Bank donnent aux banques locales plus de marge pour accorder des crédits liés au commerce international. Et derrière cette mécanique financière, l’impact attendu est très concret : faciliter l’importation de matières premières, d’équipements industriels et de biens intermédiaires indispensables à la production locale.

Un levier pour des économies souvent sous-financées

Le programme ciblera en priorité des économies comme la Zambie, l’Éthiopie et le Rwanda, des marchés souvent perçus comme plus risqués ou insuffisamment desservis par les investisseurs internationaux.

C’est là que l’initiative prend tout son relief. Car l’un des grands paradoxes africains reste celui-ci : alors même que plusieurs économies affichent un fort potentiel de transformation, elles demeurent pénalisées par une perception du risque qui raréfie les financements. Ce sont pourtant souvent ces marchés qui ont le plus besoin de solutions souples, innovantes et patientes pour soutenir leur intégration dans les chaînes de valeur régionales et mondiales.

En ciblant ces pays, le partenariat ne cherche donc pas seulement à injecter des fonds. Il tente de corriger une asymétrie persistante dans l’accès au financement.

Deutsche Bank veut accélérer les flux commerciaux vers l’Afrique

Pour Deutsche Bank, cette initiative s’inscrit dans une logique de renforcement de son rôle dans les transactions transfrontalières sur le continent.

« Ce partenariat renforce notre capacité de partage des risques et consolide notre aptitude à faciliter des transactions transfrontalières durables à travers l’ensemble du marché africain », a déclaré Anand Jha, responsable mondial du financement du commerce pour les institutions financières chez Deutsche Bank.

Et d’ajouter : « en combinant notre plateforme mondiale avec le mandat de développement et l’expertise régionale de BII, nous souhaitons stimuler davantage les flux commerciaux vers le continent ».

Le message est clair : Deutsche Bank entend mobiliser sa portée internationale pour mieux connecter les besoins africains aux circuits du financement global. Dans un marché du commerce international où la confiance, la structuration et la qualité des contreparties jouent un rôle décisif, ce type d’alliance peut faire bouger les lignes.

BII met en avant la résilience des marchés africains

Du côté de British International Investment, le projet est présenté comme un outil de soutien à la croissance durable et à la résilience économique.

« Le renforcement du financement du commerce est essentiel pour faciliter la circulation des biens et des matières premières indispensables sur nos marchés et soutenir une croissance durable. L’élargissement de l’accès à ce financement contribuera à bâtir un écosystème plus résilient et à ouvrir de nouvelles perspectives économiques à travers l’Afrique », a souligné Ndaba Mpofu, directeur général et responsable des services financiers, de la dette et du financement du commerce à la BII.

Cette déclaration résume bien l’enjeu de fond. Le financement du commerce n’est pas un sujet technique réservé aux banquiers. Il est au cœur de la compétitivité des économies. Lorsqu’une entreprise ne peut pas importer sa machine, son intrant ou sa matière première à temps, c’est toute une chaîne de production qui ralentit. Lorsqu’une banque locale ne peut pas suivre ses clients à l’international, c’est une part de la croissance qui s’éteint avant même d’avoir commencé.

Le commerce intra-africain gagne du terrain

L’initiative arrive aussi à un moment où les échanges africains montrent des signes tangibles d’accélération. Selon Afreximbank, les échanges commerciaux intra-africains ont atteint 208 milliards de dollars en 2024, soit une progression de 7,7 % par rapport à 2023.

Cette dynamique est importante. Elle prouve que le commerce africain n’est plus seulement une promesse politique ou institutionnelle. Il devient progressivement une réalité économique plus consistante. Mais pour que cette montée en puissance se poursuive, encore faut-il lever les obstacles pratiques qui ralentissent les flux. Et parmi eux, le financement reste l’un des plus décisifs.

C’est en cela que le programme de BII et Deutsche Bank peut peser au-delà de son montant nominal. Les 150 millions de dollars annoncés ne régleront pas, à eux seuls, le déficit continental. Mais ils peuvent créer un effet d’entraînement, surtout s’ils permettent d’activer davantage de crédits, de rassurer les banques correspondantes et de fluidifier les transactions dans des marchés aujourd’hui sous-servis.

Plus qu’un financement, un message au marché

Au fond, ce partenariat envoie un message double. D’abord aux banques locales, à qui il dit : vous pouvez aller plus loin dans l’accompagnement de vos clients commerciaux. Ensuite au marché international, à qui il rappelle que l’Afrique n’est pas seulement un espace de risque ; elle est aussi un espace d’opportunités à structurer intelligemment.

Dans un continent où les ambitions industrielles, logistiques et commerciales montent en puissance, la bataille du financement du commerce devient un enjeu stratégique. Il ne s’agit plus simplement de faire circuler des marchandises, mais de permettre aux économies africaines de mieux se fournir, de mieux produire et, à terme, de mieux exporter.

L’initiative portée par BII et Deutsche Bank s’inscrit précisément dans cette perspective. Elle ne promet pas une révolution immédiate. Elle propose quelque chose de plus crédible et peut-être de plus utile : une réponse ciblée, pragmatique et structurante à l’un des blocages les plus persistants du commerce africain.

Patrick Tchounjo

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