Alain Nkontchou, l’architecture d’un pouvoir entre banque, dette privée et éducation

Alain Nkontchou ne fait pas débat parce qu’il parle fort. Il fait débat parce qu’il agit là où le pouvoir est réel, au capital, au conseil, au financement. Dans la banque africaine, on peut perdre une bataille médiatique et gagner l’essentiel. Lui a choisi l’essentiel.
D’un côté, on voit en lui un symbole rare, celui d’un capital africain capable de peser dans une grande institution panafricaine. De l’autre, on redoute une concentration d’influence qui brouille la frontière entre gouvernance, stratégie et intérêts d’investisseurs. C’est cette tension qui rend le personnage clivant.
Formation et ADN, l’école de la rigueur
Son profil tranche avec l’image classique du banquier de réseau. Il effectue ses études secondaires au lycée Général Leclerc de Yaoundé, où il décroche un baccalauréat scientifique, avant de partir en France pour poursuivre son cursus. Il obtient ensuite un master en ingénierie électrique et électronique à l’Université Pierre et Marie Curie (Paris VI) en 1985, puis le diplôme d’ingénieur de Supélec en 1987. Il complète enfin sa formation par un master en comptabilité et finance à l’ESCP Europe en 1989.
C’est aussi ce qui explique son style. Peu de folklore. Beaucoup de discipline. Dans un secteur où l’affect et le relationnel dominent parfois, cette rigueur peut séduire autant qu’elle peut agacer.
Carrière et parcours internationaux
L’entrée par l’ingénierie et la recherche
Alain Nkontchou débute sa carrière comme ingénieur de recherche chez Matra Communication, de 1987 à 1988. Il y travaille sur le développement de systèmes de reconnaissance vocale, une première étape qui installe très tôt une culture de la précision et des modèles, avant son basculement vers la finance.
Chemical Bank à Paris, la bascule vers la finance
En 1989, il se réoriente vers la finance en rejoignant Chemical Bank à Paris, où il occupe des fonctions en gestion de trésorerie. Cette période le place au cœur des besoins des grandes entreprises et des arbitrages de liquidité, dans un environnement où la gestion du cash et des risques devient une discipline en soi.
Le passage à Londres et l’entrée dans une autre échelle
En 1994, il est muté à la filiale londonienne de Chemical Bank. Londres devient alors un accélérateur, parce que le centre de gravité des décisions financières y est plus intense, plus rapide, plus global.
La fusion Chemical Bank Chase Manhattan à la montée en puissance
Lorsque Chemical Bank fusionne avec Chase Manhattan Bank en 1996, Alain Nkontchou devient vice président en charge du département stratégie et développement de la filiale britannique. En 2002, il est promu directeur général chez Chase Manhattan Bank, devenue JPMorgan Chase, confirmant une progression dans les fonctions où se jouent la vision, la structuration et l’exécution.
L’expérience BlueCrest, l’école de la gestion de portefeuille
Sur la période 2001 à 2002, il est également gestionnaire de portefeuille chez BlueCrest Capital Management. Cette séquence renforce son ancrage “marchés”, avec une logique d’allocation, de timing, de lecture macro et de discipline du risque.
La création d’Enko Capital, le choix de l’Afrique comme thèse d’investissement
En 2007, avec son frère Cyrille Nkontchou, il fonde Enko Capital Management LLP, une société de gestion d’actifs basée à Londres et Johannesburg. L’ambition est claire : faire de l’Afrique subsaharienne une thèse d’investissement structurée, lisible et finançable, au lieu d’un simple récit.
Enko Capital, faire de l’Afrique une classe d’actifs
Fin 2025, Enko communique sur un investissement de 30 millions de dollars de la Public Investment Corporation dans sa stratégie de private credit, un signal important parce qu’il vient d’un géant institutionnel sud africain. Et plusieurs médias économiques décrivent ce mouvement comme une consolidation de la thèse Enko sur le financement des entreprises africaines, en particulier le mid market.
Derrière ce dossier, il y a une question qui dérange le secteur bancaire francophone. Si le crédit privé accélère, c’est aussi parce que la banque commerciale est jugée trop lente, trop prudente, trop procédurale par une partie des entreprises. Le private credit ne remplace pas la banque, mais il la met face à ses propres angles morts.
Ecobank, de l’influence par la gouvernance
Alain Nkontchou connaît Ecobank de l’intérieur. Un communiqué boursier d’ETI rappelle qu’il siège au conseil depuis 2014 et qu’il a présidé le conseil d’administration de 2020 à 2024. En juin 2024, Ecobank officialise le passage de relais, avec la nomination de Papa Madiaw Ndiaye comme Chairman, succédant à Alain Nkontchou.
Jusque là, l’histoire ressemble à un cycle de gouvernance normal. Sauf que la suite change totalement la nature du récit.
Bosquet Investments, l’acte qui rebat les cartes
Août 2025, Nedbank annonce un accord pour céder sa participation d’environ 21,2 pour cent dans Ecobank Transnational Incorporated à Bosquet Investments Limited, pour 100 millions de dollars.
Décembre 2025, Nedbank annonce officiellement sur SENS avoir finalisé la cession le 17 décembre 2025, après obtention des autorisations réglementaires.
Ce n’est plus de la gouvernance par mandat. C’est de la gouvernance par propriété. Et c’est précisément là que le débat s’enflamme. Pour Ecofin, cette opération fait de Bosquet Investments le nouvel actionnaire de référence après la sortie de Nedbank.
Dans le même communiqué d’ETI annonçant l’opération, Ecobank se dit “heureux d’accueillir” Bosquet comme actionnaire significatif, en parlant d’un engagement durable envers la stratégie du groupe.
Expansion éducative, quand la finance investit l’école
Février 2026 ajoute une couche stratégique inattendue, l’éducation. Enko Education annonce la clôture d’un financement total de 46 millions de dollars, incluant un prêt de 22 millions de dollars accordé par Standard Bank, avec une annonce datée du 17 février 2026. Plusieurs médias de la zone francophone rapportent l’équivalent d’environ 25,5 milliards FCFA et précisent que les fonds doivent accélérer l’expansion du réseau d’écoles.
Point factuel important : Enko Education est généralement présentée comme cofondée par Cyrille Nkontchou et Eric Pignot. Mais dans l’opinion économique, cette levée est souvent lue comme une extension de la “galaxie Enko”, où la famille Nkontchou est associée à la construction de plateformes africaines à forte traction, finance d’un côté, éducation de l’autre.
Et là encore, le sujet est clivant. Certains applaudissent une stratégie d’impact structurante. D’autres y voient la financiarisation d’un secteur social. Dans les deux cas, l’attention est maximale, parce que l’école touche à la souveraineté autant que la banque.
Le clivage central, souveraineté financière ou risque de capture
Le débat autour d’Alain Nkontchou se résume à une question brutale.
Est ce la preuve qu’un capital africain peut prendre des positions majeures dans les institutions qui structurent le continent, et donc reprendre la main sur la gouvernance.
Ou est ce le signe qu’un petit nombre d’acteurs peut concentrer trop d’influence, au point de créer une zone grise entre actionnariat, stratégie et pouvoir.
La banque vit de confiance. Or la confiance adore deux choses, la clarté et la prévisibilité. Plus l’actionnariat devient un sujet politique, plus la gouvernance est observée, plus la banque doit surperformer en transparence pour éviter que le soupçon ne devienne un risque.
Ce que cela change pour l’Afrique francophone
Ecobank rappelle sa dimension panafricaine et sa base clients à l’échelle du continent, ce qui signifie que toute recomposition actionnariale a des implications concrètes, jusque dans les marchés francophones.
Pour les banques de la zone, le message est clair. Le capital se réorganise. Le crédit privé accélère. Les investisseurs institutionnels s’y intéressent. Et même l’éducation devient un terrain de financement structuré.
Autrement dit, la compétition ne se fera pas seulement sur le taux et l’agence. Elle se fera sur la vitesse d’exécution, la sophistication des produits, la capacité à financer le mid market, et la qualité de gouvernance.
Un financier qui force le système à se regarder dans le miroir
Alain Nkontchou n’est pas un simple “grand nom”. C’est un révélateur. Il révèle la montée du capital africain, la transformation des modes de financement, et la bataille silencieuse entre banque commerciale et finance alternative.
On peut l’admirer. On peut s’en méfier. Mais on ne peut pas faire comme si cela ne changeait rien. Parce que quand un ancien président de conseil devient actionnaire de référence, et que son écosystème avance à la fois sur le crédit privé et l’éducation, ce n’est plus un parcours individuel. C’est une architecture de pouvoir.
Patrick Tchounjo



