BEAC : le Cameroun lève 1 318,17 milliards FCFA, mais le prix de l’argent explose

Douala, 19 février 2026 : un chiffre, puis la réalité derrière le chiffre
Sur le papier, le bilan a de quoi rassurer. Le 19 février 2026 à Douala, devant des investisseurs réunis pour la présentation du programme de financement de l’État pour 2026, le ministre des Finances Louis Paul Motazé a annoncé qu’en 2025, les émissions de bons du Trésor assimilables (BTA) et d’obligations du Trésor assimilables (OTA) ont permis au Cameroun de mobiliser 1 318,17 milliards FCFA.
Mais dans la même phrase, ou presque, le ministre pose l’envers du décor. Oui, l’État a levé. Mais il a levé dans un marché devenu plus exigeant, plus cher, et surtout moins “confortable” qu’il ne l’était encore quelques années plus tôt. Hausse des taux servis aux investisseurs, recul des taux de souscription et de couverture, concurrence plus vive des autres États de la CEMAC en quête de liquidité. Autrement dit, l’argent est toujours là… mais il ne se donne plus au même prix, ni avec la même facilité.
Quand le guichet “domestique” devient une négociation permanente
Pour comprendre ce qui se joue, il faut se souvenir d’une réalité simple : sur le marché des titres publics de la BEAC, les États ne “demandent” pas seulement de l’argent. Ils le mettent en concurrence, face à des banques et investisseurs qui arbitrent, à chaque adjudication, entre risque souverain, rendement, liquidité et maturité.
La BEAC rappelle d’ailleurs que ce marché régional repose sur un mécanisme d’émission où les adjudications se font par appel d’offres, organisées par la direction nationale de la BEAC du pays émetteur.
En 2025, selon Louis Paul Motazé, les signaux se sont dégradés sur trois plans. La durée des titres et les taux de souscription continuent de baisser. Les “taux de sortie”, eux, progressent. Et cette combinaison, pour un Trésor public, a une traduction immédiate : financer le budget coûte plus cher, et la visibilité se réduit.
La phrase qui résume tout : le prix de l’argent a changé
Le ministre le formule avec des chiffres qui claquent : entre 2020 et 2025, le taux d’intérêt moyen pondéré des BTA serait passé de 2,67 % à 6,65 %, tandis que le prix moyen pondéré des OTA serait passé de 98,1 % à 95,23 % sur la même période, selon les éléments présentés à Douala.
Ces tendances s’inscrivent dans un mouvement documenté sur le marché régional : la BEAC, dans ses statistiques mensuelles, montre que le coût des ressources sur les BTA a nettement monté ces dernières années, avec des niveaux élevés constatés sur 2024–2025 pour plusieurs émetteurs.
Ce changement de régime n’est pas qu’un sujet technique réservé aux salles de marché. C’est une pression directe sur la soutenabilité budgétaire, parce qu’à mesure que les taux montent, chaque nouvelle émission “mange” davantage de marges de manœuvre futures. Et cela se ressent ensuite dans toute la chaîne : priorisation des dépenses, arbitrages d’investissement, rythme d’apurement des restes-à-payer.
La couverture qui s’effondre : quand la demande n’est plus “garantie”
Le signal le plus sensible, politiquement comme financièrement, est celui de la couverture. Louis Paul Motazé indique ainsi que le taux de couverture de la demande exprimée par le Cameroun, qui atteignait en moyenne 206,98 % en 2020, est retombé à 69,71 % en 2025.
Derrière ces pourcentages, il y a une bascule psychologique : auparavant, les investisseurs proposaient des offres dépassant souvent le double de l’enveloppe sollicitée. Aujourd’hui, ils ne mettraient à disposition qu’un peu plus de la moitié des financements recherchés. C’est exactement le moment où un ministère des Finances n’a plus le luxe de dérouler un calendrier. Il doit convaincre, calibrer, ajuster, et parfois accepter de payer plus cher.
La BEAC observe d’ailleurs, à l’échelle CEMAC, des fluctuations fortes des taux de souscription sur certaines périodes récentes, signe d’un marché moins linéaire, où l’appétit peut se contracter vite.
Une concurrence plus rude entre États : la CEMAC à la recherche du même argent
Autre facteur mis en avant : la concurrence. Quand plusieurs Trésors arrivent sur le même marché à la même période, ce sont les investisseurs qui dictent les conditions. Le Cameroun n’est donc pas seul à “subir” le marché : il est en compétition avec d’autres signatures souveraines, parfois prêtes à servir davantage pour capter des ressources. Dans ce jeu, chaque émission devient un test de crédibilité, de pricing, et de stratégie de maturité.
C’est aussi ce qui rend la lecture 2025 intéressante : le Cameroun a réussi à mobiliser 1 318,17 milliards FCFA, mais dans une arène où la liquidité a un prix plus élevé, et où la couverture n’est plus automatique.
2026 : la lucidité comme stratégie, avec 400 milliards FCFA d’emprunts nets annoncés
Face à cette nouvelle donne, le ministre parle de “lucidité” et “d’adaptation”. Et l’adaptation commence par la trajectoire 2026. Le programme d’émissions de titres publics sur le marché monétaire prévoit des emprunts nets d’un montant total de 400 milliards FCFA en 2026, selon les informations communiquées par le ministère des Finances sur le cadrage budgétaire.
Autrement dit, l’État prépare la suite en sachant que le marché est plus contraignant. Le message aux investisseurs est clair : le Cameroun continuera d’emprunter, mais il veut le faire avec une gestion soutenable, dans un environnement régional où la dette se négocie désormais à la dure.
Ce que cette séquence dit vraiment aux banques et aux investisseurs
Au fond, la scène de Douala raconte une transformation silencieuse mais majeure : le marché BEAC n’est plus seulement un “outil de trésorerie”. Il devient un baromètre de confiance et un terrain de compétition où l’État doit travailler sa signature, sa transparence, sa structure d’émissions et sa capacité à créer de la profondeur.
Pour les banques, c’est un arbitrage permanent entre rendement et contrainte de bilan. Pour les investisseurs, c’est la recherche d’un couple rendement-risque plus rémunérateur. Pour le Trésor, c’est l’obligation de lever sans perdre la main sur le coût.
Patrick Tchounjo



