Burkina Faso : 116,8 millions $ de la BAD pour faire de l’agriculture un pilier de souveraineté économique

Le Sahel a ses urgences visibles et ses urgences silencieuses. Au Burkina Faso, l’une des plus décisives se joue dans les champs, entre la pluie qui se fait capricieuse, les routes qui deviennent impraticables, et les marchés où la moindre tension se répercute sur les prix. C’est dans ce contexte que le Groupe de la Banque africaine de développement (BAD) renforce son appui au pays : son Conseil d’administration a approuvé un financement global de 116,8 millions de dollars, soit environ 70 milliards FCFA, pour la phase 2 du Projet d’urgence pour le renforcement de la production agricole. L’objectif dépasse la simple hausse des rendements. Il s’agit de positionner la souveraineté alimentaire comme levier central de stabilité économique et sociale, dans un environnement sahélien où l’insécurité alimentaire alimente mécaniquement l’instabilité.
Un financement concessionnel pour une priorité nationale
Le montage financier traduit une logique de soutien “patient”, adapté à un pays soumis à des chocs multiples. L’enveloppe mobilise des ressources concessionnelles via le Fonds africain de développement, avec 67,5 millions de dollars de prêt concessionnel et 12,1 millions de dollars de don. À cela s’ajoutent 37,2 millions de dollars provenant de la Facilité d’appui aux pays en transition. L’État burkinabè complète le dispositif avec 7,2 millions de dollars, soit près de 4,3 milliards FCFA, signe d’un engagement budgétaire qui veut ancrer le projet dans la durée.
Derrière ces lignes de financement, un raisonnement économique s’impose : produire davantage sur place, c’est réduire la facture d’importations alimentaires, limiter la pression sur les réserves en devises et contenir les tensions sur les prix intérieurs. Dans un pays où la stabilité sociale est étroitement liée à l’accès aux denrées de base, chaque gain de production peut devenir une forme de stabilisateur macroéconomique.
La phase 1, un précédent qui change l’échelle
Le Burkina Faso ne repart pas de zéro. La phase 2 capitalise sur une séquence présentée comme historique. Lancée en juillet 2023, la phase 1 a permis au pays de franchir pour la première fois le cap des six millions de tonnes de production agricole. Lors de la campagne 2024-2025, la production céréalière nationale a atteint 6,1 millions de tonnes, en hausse de 18% sur un an. Plus de 275 000 agriculteurs ont bénéficié de semences améliorées et d’engrais, avec des hausses de rendement revendiquées comme spectaculaires : +224% pour le riz, +165% pour le maïs, +91% pour le niébé et +33% pour le sorgho.
Au-delà du symbole, ces performances ont un sens immédiat pour l’économie nationale. Une production accrue réduit la dépendance aux importations alimentaires et, par ricochet, les sorties de devises. Elle limite aussi les risques de flambées de prix, souvent synonymes de crispation sociale. Dans l’architecture économique d’un pays sahélien, l’agriculture n’est pas seulement un secteur. Elle est un amortisseur.
Intrants, stockage, logistique : la bataille contre les pertes
La phase 2 veut verrouiller les maillons qui fragilisent l’impact des politiques agricoles : l’accès aux intrants, la conservation, et la circulation. Le projet prévoit la distribution de 11 096 tonnes de semences améliorées et résilientes au climat ainsi que 120 415 tonnes d’engrais, avec un ciblage prioritaire des femmes, des jeunes et des populations déplacées. L’ambition est aussi d’organiser la chaîne post-récolte, souvent responsable d’une partie des pertes et des ruptures d’approvisionnement, grâce à la construction de quatre entrepôts de 15 000 tonnes chacun, de cinq magasins de stockage de 500 tonnes, et à l’acquisition de 30 camions spécialisés.
Dans un pays où la production peut augmenter sans que la valeur captée ne suive, la question du stockage et de la logistique est stratégique. Elle conditionne la capacité des producteurs à vendre au bon moment, à éviter la braderie, et à sécuriser des revenus qui permettent de réinvestir dans les campagnes suivantes.
Des objectifs chiffrés, un impact social annoncé massif
Le programme affiche des cibles productives élevées : 712 500 tonnes de riz, 951 391 tonnes de maïs et une progression significative des légumineuses riches en protéines. Il prévoit la création de 1 000 emplois, dont 500 destinés aux jeunes, et annonce des bénéfices directs pour 720 000 personnes, avec un effet indirect sur près de 3,7 millions de Burkinabè.
Dans un contexte où la pression démographique, le chômage des jeunes et les déplacements internes compliquent l’équation sociale, l’emploi agricole et para-agricole redevient un enjeu de cohésion. Chaque tonne produite et correctement stockée n’est pas seulement une statistique, mais une variable qui pèse sur les revenus, l’accès à l’alimentation, et la stabilité locale.
L’agriculture comme doctrine de souveraineté économique
Aligné sur l’offensive agro-pastorale et halieutique nationale, ce financement confirme que l’agriculture est désormais pensée comme un pilier stratégique de souveraineté et de résilience. En injectant près de 70 milliards FCFA dans le secteur, le Burkina Faso et ses partenaires font le choix d’un investissement productif à fort impact économique et social. Dans le Sahel, la souveraineté ne se décrète pas seulement par les discours. Elle se construit aussi par les semences, les engrais, les entrepôts et la capacité d’un pays à nourrir sa population sans dépendre du vent des marchés internationaux.
Patrick Tchounjo



