BVMAC : quand la demande explose… mais que personne ne vend

La séance de cotation du 12 février 2026 à la Bourse des Valeurs Mobilières de l’Afrique Centrale (BVMAC) s’est terminée sur un paradoxe rare : un bilan blanc… au moment même où l’intérêt des investisseurs semble plus vif que jamais. Zéro transaction, 477,75 milliards de FCFA de capitalisation figée, un indice All Share verrouillé à 1 074,33 points. À l’écran, c’est le silence. Dans les carnets d’ordres, c’est une autre histoire : une tension froide, presque inédite, est en train de s’installer.
Car pour la première fois, le marché ne semble pas paralysé par l’absence d’acheteurs. Il est bloqué par l’absence de vendeurs. Autrement dit : la BVMAC ne manque pas d’appétit, elle manque de circulation.
Quand la bourse devient un coffre-fort
Le Bulletin Officiel de la Côte n° 2448 met en lumière cette mutation silencieuse : la demande s’accumule, mais l’offre se retire. Un marché peut survivre un temps sans acheteurs. Il étouffe plus vite quand personne ne veut céder ses titres, même face à une demande croissante.
Le cas SAFACAM incarne parfaitement ce « dialogue de sourds » financier. En seulement trois séances, la demande sur cette valeur agro-industrielle a bondi de 75%, passant de 231 actions recherchées le 9 février à 405 le 12 février. Et pourtant, en face, le carnet de l’offre reste vide. Même logique sur SOCAPALM, où 173 ordres d’achat restent en attente.
Le message est limpide : les détenteurs actuels jugent le prix proposé trop bas ou préfèrent conserver le titre pour les dividendes attendus. Résultat : la bourse cesse d’être un marché… et se transforme en coffre-fort d’actifs illiquides.
SAFACAM, SOCAPALM : les “refuges” agricoles de la CEMAC
Pourquoi cette rétention ? Parce qu’en zone CEMAC, dans une économie qui cherche des relais hors pétrole, les valeurs agro-industrielles prennent un statut particulier : celui de valeurs refuges. Elles se thésaurisent comme un actif de long terme. À 30 001 FCFA pour SAFACAM, les acheteurs veulent entrer. Les actionnaires, eux, semblent dire : “pas à ce prix-là”.
Ce n’est plus seulement une question de volatilité ou d’humeur de marché. C’est un symptôme structurel : la liquidité ne se fabrique pas avec des acheteurs, elle se construit avec un équilibre entre offre et demande, et des mécanismes qui permettent aux prix de s’ajuster jusqu’à déclencher des ventes.
Le compartiment C, ou l’énigme de la dette immobile
Le silence ne touche pas que les actions. Côté dette, le compartiment C aligne les séances sans respiration. Pour la huitième séance consécutive, aucune transaction n’est enregistrée malgré un encours massif de 1 305 milliards de FCFA.
L’ajustement technique des nominaux d’ALIOS Finance (division par deux pour ALIOS-04 à 2 500 FCFA) montre que les calendriers d’amortissement sont respectés, mais cela ne suffit pas à créer un marché secondaire. Et l’offre de 20 000 titres sur ALIOS-05 à 100% du nominal dit autre chose : l’offre existe, mais il manque des teneurs de marché (market makers) capables de prendre le relais, d’absorber, d’animer, de faire circuler.
Un marché obligataire sans animation secondaire finit par ressembler à un parking : les titres entrent, mais ne sortent plus.
Les OPCVM : la fuite organisée vers la gestion collective
Dans ce décor, un acteur tire son épingle du jeu : les OPCVM. Ils deviennent la soupape de sécurité d’un système bloqué. Là où le marché en direct se fige, la gestion collective capte l’épargne et délivre de la performance. Les hausses évoquées, dépassant 49% pour certains fonds (dont Atlantique Performance), illustrent cette bascule : quand la cote ne permet plus d’investir efficacement, l’investisseur cherche un véhicule.
Ce n’est pas un détail : c’est un mouvement de fond. La BVMAC pourrait se retrouver avec un paradoxe dangereux : une bourse “officielle” immobile… et une dynamique financière qui se déplace hors de son marché actions.
Le vrai risque : l’appétit ne dure pas éternellement
Le diagnostic 2026 est limpide : sans mécanisme d’ajustement des prix, sans nouvelles introductions, sans animation du secondaire, l’appétit des investisseurs finira par se heurter à un mur puis par se décourager.
La rétention actuelle est un vote de confiance dans certaines valeurs. Mais elle devient un problème dès qu’elle rend le marché impraticable. Une bourse ne peut pas vivre uniquement de titres qu’on garde. Elle vit de titres qu’on achète… et qu’on peut revendre.
La séance du 12 février 2026 n’est pas un simple “calme plat”. C’est un signal : la BVMAC n’est plus seulement confrontée à une faible participation. Elle fait face à un blocage plus profond, la rétention. SAFACAM et SOCAPALM attirent, mais ne circulent pas. La dette existe, mais ne s’échange pas. Les OPCVM captent l’épargne qui cherche une issue.
Patrick Tchounjo



