Cameroun : 75 millions USD via la BEAC pour Grand-Zambi, quand cinq banques locales passent à l’offensive sur le fer

Le financement “productif” en zone CEMAC sort des discours et entre dans le dur. Au Cameroun, Afriland First Bank, CBC, CCA Bank, BGFI Bank et UBA ont été autorisées par le Comité de politique monétaire (CPM) de la BEAC à mobiliser 41,2 milliards de FCFA (environ 75 millions USD) pour le projet d’exploitation du gisement de fer de Grand-Zambi, porté par G‑Stones Resources SA. Particularité décisive : ces fonds seront refinancés via le « guichet B » de la BEAC, un dispositif spécial dédié au financement des projets du secteur productif dans la CEMAC.
Derrière cette opération, il y a une équation très concrète : comment transformer un projet minier en “dossier bancable”, dans un environnement où le crédit long est rare, les risques élevés, et les infrastructures logistiques pas toujours prêtes au rendez-vous. Et pour une fois, la réponse ne vient pas d’une seule banque, mais d’un pool, adossé à la banque centrale.
Le « guichet B » de la BEAC : la finance de la mine adossée à la banque centrale
Le mécanisme est simple dans l’intention, structurant dans l’exécution. Le financement est porté par les banques commerciales, puis refinancé auprès du guichet B de la BEAC, présenté comme un guichet spécial de refinancement dédié aux crédits à moyen terme pour l’investissement productif. Son activation, dans ce cadre, a été décidée par le CPM réuni le 15 décembre 2025 à Yaoundé.
En clair, la BEAC ne finance pas directement la mine : elle donne de l’oxygène aux banques pour que celles-ci puissent prêter à un projet productif, dans un schéma qui vise à rendre possible ce que le marché bancaire classique fait rarement : du financement structuré, de taille significative, sur une durée compatible avec l’investissement.
Qui met combien : Afriland en chef de file, BGFI en deuxième ligne
La sortie du CPM précise les contributions attendues banque par banque. Afriland First Bank, chef de file, doit mobiliser 16,5 milliards de FCFA (près de 30 millions USD). BGFI Bank Cameroun suit avec 8,1 milliards de FCFA (environ 15 millions USD). UBA est attendue à 6,6 milliards de FCFA (près de 12 millions USD), CBC à 5,7 milliards de FCFA (environ 10,3 millions USD) et CCA Bank à 4,1 milliards de FCFA (environ 7,4 millions USD).
Additionnée, cette enveloppe de 41,2 milliards de FCFA est estimée à 60% des 68,7 milliards de FCFA (environ 124 millions USD) nécessaires au projet, hors besoin en fonds de roulement évalué à 7,9 milliards de FCFA (environ 14,3 millions USD). Autrement dit, le pool bancaire couvre la majeure partie du ticket “investissement”, mais pas tout : le projet doit également sécuriser le reste du montage.
Les conditions BEAC : autofinancement relevé et affectation des fonds verrouillée
La BEAC ne signe pas un chèque en blanc. Selon le CPM, l’accès définitif à ce financement est conditionné par deux garde-fous. D’abord, la réalisation préalable ou concomitante de l’autofinancement, à porter de 26 723 millions de FCFA (environ 48 millions USD) à 27 500 millions de FCFA (près de 50 millions USD). Ensuite, un engagement écrit de l’emprunteur à affecter les fonds exclusivement à la construction et à la mise en exploitation d’une mine de fer à Grand‑Zambi.
Ce verrouillage est un signal important : le guichet B est un outil de refinancement productif, pas une caisse de trésorerie. La banque centrale veut pouvoir dire, chiffres à l’appui, que l’argent refinance bien un actif productif et un investissement identifié.
Grand‑Zambi : 150 millions de tonnes… et une promesse logistique encore en attente
Grand‑Zambi n’est pas un “petit projet”. Officiellement, les réserves du gisement sont estimées à 150 millions de tonnes, pour une teneur moyenne de 29,45%. Le financement doit permettre une production de 1,3 million de tonnes de concentré de minerai de fer par an, destiné à l’exportation.
Mais c’est ici que l’histoire devient très camerounaise : l’exportation annoncée via le Port autonome de Kribi (PAK) depuis 2025 est toujours attendue, notamment parce que Kribi ne dispose pas encore d’un terminal minéralier dédié. Les autorités portuaires assurent néanmoins être en capacité d’assurer les premières sorties, en s’appuyant sur les installations existantes du terminal polyvalent.
Dans un projet minier, ce détail n’en est pas un. Sans chaîne logistique fiable, le meilleur montage financier peut se retrouver suspendu à un goulot d’étranglement. Et à l’inverse, dès que le “dernier kilomètre” logistique est prêt, tout le modèle économique change : la production devient exportation, l’exportation devient recettes, et les recettes deviennent capacité de remboursement.
Un projet parmi les trois “grands fers” du Cameroun inscrits dans la Loi de finances 2026
Grand‑Zambi est situé dans la région du Sud du Cameroun et fait partie des trois projets majeurs d’exploitation de fer retenus avec Mbalam et Kribi‑Lobé, mentionnés dans l’annexe de la loi de finances 2026 relative aux grands projets d’investissement. G‑Stones Resources S.A. détient sur Grand‑Zambi un permis d’exploitation de 14 ans.
Cette contextualisation compte pour une raison simple : le marché bancaire et la BEAC ne financent pas un actif isolé, ils financent une trajectoire. Et cette trajectoire, le Cameroun la met désormais sur papier budgétaire : un cycle extractif où l’enjeu n’est pas seulement d’extraire, mais d’industrialiser la chaîne et de sécuriser les voies d’exportation.
Ce que cette opération dit vraiment aux banquiers et aux investisseurs
Ce dossier ressemble à un test à plusieurs étages. Test de capacité des banques locales à syndiquer un financement structuré. Test d’usage du guichet B, qui devient un outil visible de refinancement productif. Test, enfin, de crédibilité d’exécution côté projet, car la BEAC exige l’autofinancement et verrouille l’affectation des fonds, pendant que le maillon portuaire reste observé de près.
En résumé, Grand‑Zambi n’est pas qu’un sujet minier. C’est un sujet bancaire, monétaire et d’investissement : un cas d’école où la banque centrale, les banques commerciales et un projet productif se retrouvent alignés… à condition que l’exécution suive.
Patrick Tchounjo



