Marchés & Financements

Cameroun : la BEAC active son guichet spécial et injecte 72,5 milliards FCFA dans Camtel et Bocom

La scène est inhabituelle : une banque centrale que l’on attend sur l’inflation, la liquidité interbancaire et les réserves de change, qui s’invite presque frontalement dans le financement de projets industriels et d’infrastructures. Au Cameroun, le Comité de politique monétaire (CPM) de la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) a validé une enveloppe totale de 72,5 milliards FCFA via le guichet spécial de refinancement, un instrument longtemps resté dans l’ombre, mais que l’institut d’émission remet désormais sur le devant de la scène.

Derrière ce montant, deux dossiers symboliques : Camtel, opérateur public des télécoms, et Bocom (via sa filiale minière G-Stones), engagé sur le projet de fer de Bipindi–Grand-Zambi. L’idée est simple et politiquement puissante : injecter de la monnaie là où l’État et les banques hésitent, pour éviter que les “grands projets” ne restent des annonces.

Un mécanisme discret… qui change la nature du financement

Le “guichet spécial de refinancement” (héritier de l’ancien guichet B, renommé dans le cadre des réformes) repose sur une logique hybride : une banque commerciale monte un dossier de crédit pour un projet jugé productif, puis refinance une partie de ce crédit auprès de la BEAC. En clair, l’argent de la banque centrale “remonte” jusqu’à l’économie réelle mais en passant par le filtre du système bancaire.

Ce mécanisme n’est pas neutre. Dans une région où la liquidité est parfois tendue et où le crédit long coûte cher, refinancer au taux directeur (TIAO) et sur une durée longue revient à subventionner implicitement le temps la ressource la plus rare du financement productif.

Camtel : la souveraineté numérique sous perfusion de long terme

Le dossier Camtel s’inscrit dans une bataille stratégique : la couverture mobile et la qualité des réseaux, alors que la demande explose et que l’infrastructure vieillit. Dans l’écosystème camerounais, Camtel a déjà eu recours à des montages bancaires en pool pour financer ses ambitions réseau.

L’intervention via guichet spécial, elle, change la perception du risque : quand la banque centrale accepte de refinancer un projet, le marché lit un signal “ce dossier est prioritaire”. C’est une façon d’orienter le crédit sans l’assumer officiellement comme une politique industrielle.

Bocom/G-Stones : fer, devises… et pari sur l’“import-substitution” par l’export

Le second dossier est plus clivant. G-Stones, bras minier de Bocom, porte le projet de fer de Bipindi–Grand-Zambi, régulièrement présenté comme un potentiel accélérateur d’exportations et de recettes.

Sur le papier, c’est exactement le type de projet que la BEAC peut défendre : créer des capacités productives, doper les exportations, et à terme soulager la pression sur les devises. En coulisses, c’est aussi un pari : transformer un actif minier en flux financiers réguliers, dans un secteur exposé aux cycles mondiaux, aux retards logistiques et aux exigences d’infrastructures (ports, énergie, transport).

Le débat qui fâche : une banque centrale doit-elle financer des projets ?

C’est là que l’histoire devient explosive. Les partisans y voient un outil pragmatique : si le marché ne finance pas le long terme, la banque centrale crée un pont, à condition d’encadrer le risque. Les critiques, eux, alertent sur un glissement : à force de refinancer des projets “prioritaires”, la BEAC prend le risque d’être attendue comme une banque de développement, alors que son mandat reste la stabilité monétaire.

Le fait que l’instrument ait longtemps été peu mobilisé, puis remis en avant sous l’impulsion des réformes en cours, montre une chose : la CEMAC cherche encore le bon dosage entre orthodoxie monétaire et financement de la transformation économique.

Patrick Tchounjo

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