CEMAC : le Cameroun garde la ligne… mais la marge de manœuvre se rétrécit

Le dernier diagnostic du FMI sur le Cameroun dit une chose simple, mais lourde de conséquences : le pays reste l’amortisseur extérieur de la CEMAC, tout en voyant sa capacité d’absorption s’éroder. Autrement dit, Yaoundé continue de tenir la barre du régime de change fixe du franc CFA, mais les vagues grossissent. Et le risque, désormais, n’est plus seulement camerounais : il devient régional.
En 2025, le déficit du compte courant s’est creusé à 3,9 % du PIB, porté surtout par le recul des exportations pétrolières. Logiquement, un tel choc aurait dû entamer la contribution du pays aux réserves de change mutualisées. Or, le Cameroun a réussi à stabiliser son apport… en empruntant : 750 millions de dollars levés sur les marchés internationaux via un placement privé en février 2026. Sur le court terme, l’effet est mécanique : la liquidité en devises remonte, le “coussin” de réserves de la CEMAC tient, la crédibilité du peg est préservée. Sur le moyen terme, le signal est plus ambigu : la baisse de recettes d’exportation est compensée non par un regain de compétitivité ou un surplus commercial, mais par un recours accru à la dette. Une vulnérabilité commerciale se transforme alors en risque de surendettement.
C’est là que le sujet dépasse le Cameroun. Dans une union monétaire à réserves mutualisées, la stabilité n’est pas une somme d’équilibres nationaux : c’est une architecture collective. Toute tension sur les réserves fragilise la crédibilité du régime de change, donc la confiance des marchés, donc le coût du financement. Et comme le Cameroun est la première économie du bloc, sa trajectoire pèse davantage que les autres. Le FMI reconnaît implicitement ce rôle d’ancrage, tout en mettant en lumière la montée de l’endettement extérieur et des pressions sur les finances publiques. Le paradoxe se précise : le Cameroun protège la stabilité régionale… en s’exposant davantage.
Le problème, c’est que cette équation est sensible au contexte mondial. Hausse des taux, marchés plus sélectifs, liquidité moins abondante, volatilité des matières premières : chaque paramètre réduit la marge de manœuvre d’un pays qui refinance sa stabilité par l’accès au capital. Si la capacité à rouler la dette extérieure se tend, l’onde de choc ne s’arrêtera pas aux frontières : elle pourrait se traduire par une pression sur les réserves, puis sur la crédibilité monétaire de la CEMAC. Et c’est précisément ce qui rend la séquence actuelle stratégique : le Cameroun ne peut pas être le bouclier régional si, dans le même mouvement, il fragilise ses propres fondations.
Sur le front budgétaire, le FMI relève aussi un affaiblissement en 2025, en partie lié à l’incertitude électorale. Déficit global en hausse, déficit primaire hors pétrole plus dégradé, recettes non pétrolières en dessous des prévisions, dépenses courantes au-dessus : le tableau raconte une vérité rarement assumée dans une union monétaire. La discipline budgétaire du principal État membre n’est pas une affaire interne : elle a un coût systémique. Dans un espace où les marges de manœuvre monétaires sont limitées, une dérive budgétaire devient une pression indirecte sur la stabilité extérieure, donc sur la solidité du régime commun.
Le FMI projette une croissance à 3,3 % en 2026, puis au-delà de 4 % à partir de 2028, sous réserve d’une amélioration du réseau de transport d’électricité. Le sous-texte est clair : la contrainte de croissance est aujourd’hui infrastructurelle. Le Cameroun ne manque pas seulement de demande ; il manque d’énergie disponible, de fiabilité, d’exécution. Dans ce schéma, l’endettement extérieur prend le visage d’un pari : financer des infrastructures qui relancent la productivité, soutiennent l’industrie, renforcent l’export, et stabilisent durablement la balance des paiements. Si l’exécution patine, le pari devient un piège : plus de dette, sans accélération suffisante de la croissance ni montée des recettes non pétrolières.
C’est pourquoi le FMI maintient l’alerte : le Cameroun reste exposé à un risque élevé de surendettement. La combinaison d’emprunts commerciaux, de recettes non pétrolières insuffisantes, de risques d’arriérés et de faiblesses du marché régional des titres publics entretient une fragilité à plusieurs étages. Le pays n’est pas en crise, mais son rôle stabilisateur repose de plus en plus sur les marchés de la dette plutôt que sur la robustesse de ses exportations. Ce détail change tout : il rend la stabilité plus dépendante de facteurs externes, donc plus vulnérable.
Au fond, l’enjeu est désormais celui de la viabilité du modèle. Le Cameroun continue de soutenir la stabilité des réserves régionales, tout en subissant des contraintes budgétaires et structurelles internes. Il mise sur l’endettement extérieur et sur des projets énergétiques et miniers pour relancer la croissance. Si ces leviers délivrent, le pays consolidera son statut d’ancre de la CEMAC. Si la machine d’exécution ralentit, si la dette devient plus chère, si les recettes stagnent, la fragilité pourrait progressivement remonter jusqu’au cœur du système : la stabilité monétaire collective. Le message est limpide : le Cameroun demeure un pilier… mais la colonne se fissure.
Patrick Tchounjo



