Marchés & Financements

Coris vise la BCA : 100 M$ demandés à la SFI pour un deal historique au Cap-Vert

Le deal qui casse une frontière invisible en Afrique de l’Ouest

Coris Holding s’apprête à franchir un cap qui dépasse le simple rachat d’une banque. Déjà solidement implanté dans l’UEMOA, le groupe bancaire burkinabè dirigé par l’homme d’affaires Idrissa Nassa sollicite un prêt de 100 millions de dollars auprès de la Société financière internationale pour acquérir 59,81% du capital de Banco Comercial do Atlântico, la plus grande banque du Cap-Vert. Une opération qui, si elle va au bout, elle marquerait la première expansion d’un groupe financier francophone de l’UEMOA vers un marché lusophone.

Le symbole est fort, parce qu’il touche à ce que l’on ne dit presque jamais à voix haute dans la banque africaine : l’expansion régionale reste souvent prisonnière des zones linguistiques, des habitudes réglementaires et des réflexes monétaires. Ici, Coris tente un passage de relais vers un archipel atlantique, avec ses codes, son marché, son histoire financière.

Une acquisition stratégique… et une logique de marché

Le projet vise le rachat de la participation majoritaire de Caixa Geral de Depósitos, banque publique portugaise, dans la BCA. Coris Holding envisage aussi l’acquisition de participations minoritaires supplémentaires via la bourse de valeurs mobilières cap-verdienne. BCA est d’ailleurs une banque cotée sur la place locale, un détail qui impose une autre discipline : transparence, gouvernance, communication au marché, attentes des minoritaires.

Dans le calendrier rappelé, le projet avait été officiellement annoncé en mars 2024 sous réserve des autorisations réglementaires. Le 16 janvier 2026, l’acquisition de la totalité de la participation portugaise dans la BCA a été confirmée par le groupe, pendant que le dossier de financement continue, lui, de se jouer dans les circuits des bailleurs.

Le montage financier : du “senior loan” et de la mobilisation d’investisseurs

Le financement sollicité prendrait la forme d’un prêt senior sur cinq ans, libellé en dollars ou en euros. La SFI s’engagerait à fournir jusqu’à 40 millions de dollars sur ses fonds propres, tandis que les 60 millions restants seraient mobilisés auprès d’investisseurs partenaires, notamment le Managed Co-Lending Portfolio Program FIG III et des fonds d’impact spécialisés. L’approbation finale du conseil d’administration de la SFI est attendue lors de sa réunion prévue le lundi 23 mars 2026.

Derrière ces lignes, un message que les banquiers comprennent instantanément : Coris cherche un financement long, structuré, capable d’absorber une opération de croissance externe sans étouffer la liquidité du groupe. Et la SFI, en acceptant d’examiner le dossier, envoie déjà un signal d’intérêt sur la trajectoire.

Pourquoi le Cap-Vert est un “test” hors zone de confort

Coris Holding est présent dans dix pays d’Afrique de l’Ouest et figure parmi les principaux groupes bancaires de l’UEMOA en termes d’actifs. Mais le Cap-Vert oblige à changer de logiciel. On n’est plus sur un marché continental, mais sur un archipel, avec une économie fortement exposée aux cycles extérieurs, des contraintes d’échelle, et un environnement bancaire à la fois plus spécifique et plus sensible.

Sur le plan monétaire, l’archipel utilise l’escudo cap-verdien, une monnaie arrimée à l’euro, comme le franc CFA. Cette proximité explique la préférence de Coris pour un financement libellé en euros, plus en phase avec la structure monétaire cap-verdienne et permettant de limiter le risque de change. Des discussions seraient en cours avec des banques d’investissement et des fonds spécialisés pour structurer cette tranche en euros.

La promesse : financer les PME et combler un trou de crédit

L’objectif affiché est de développer le financement des petites et moyennes entreprises au Cap-Vert, où le déficit de financement des MPME est estimé à 270 millions de dollars, soit près de 14,7% du PIB. Coris compte s’appuyer sur son expérience en Afrique de l’Ouest pour améliorer l’accès au crédit et dynamiser le tissu productif cap-verdien.

Le thème n’est pas théorique. Les diagnostics internationaux sur le Cap-Vert rappellent que l’accès au financement fait partie des contraintes récurrentes pour les entreprises, avec des coûts de transaction et des asymétries d’information renforcés par la géographie insulaire. C’est précisément le type de friction qu’un nouvel actionnaire bancaire promet toujours de réduire… et que le marché jugera sur pièces.

Un précédent pour la banque ouest-africaine

Si le feu vert est donné, Coris Holding deviendra le premier groupe bancaire francophone de l’UEMOA à prendre le contrôle d’une institution financière lusophone en Afrique de l’Ouest. Ce n’est pas seulement une ligne dans un palmarès. C’est une brèche stratégique : celle qui pourrait encourager d’autres acteurs régionaux à explorer des marchés au-delà de leurs zones linguistiques traditionnelles, à condition d’avoir la gouvernance, la conformité et la patience opérationnelle nécessaires.

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Les défis opérationnels : la vraie bataille commence après la signature

Au-delà de l’acquisition, Coris devra démontrer sa capacité à gérer une banque dans un environnement réglementaire, monétaire et culturel différent. Le Cap-Vert dispose de son propre régulateur bancaire, de règles prudentielles distinctes et d’une clientèle aux attentes spécifiques. Le succès dépendra de la capacité du groupe à transférer son expertise en matière de financement des PME tout en s’adaptant aux particularités locales. Et c’est là que tout se joue : faire fonctionner le modèle, sans l’imposer, moderniser l’offre, sans casser la confiance, accélérer le crédit, sans dégrader le risque.

Patrick Tchounjo

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