Inclusion Financière

Dette africaine : l’AAMFI veut détecter les signaux faibles avant la crise

Dans la finance publique africaine, les crises de dette ont souvent le même scénario. Les signaux s’accumulent, les investisseurs deviennent nerveux, puis tout bascule en quelques semaines. Ensuite commence la partie la plus coûteuse : des négociations interminables, des coalitions de créanciers qui se recomposent, des procédures juridiques, et un accès aux marchés qui se referme plus longtemps que prévu.

C’est précisément ce cycle que veut casser l’Alliance des institutions financières multilatérales africaines (AAMFI), surnommée Africa Club, en déployant un mécanisme d’alerte précoce pour repérer les fragilités de paiement des États africains avant qu’elles ne se transforment en défaut.

Passer de la réaction à la prévention

L’idée est simple, mais ambitieuse : détecter, avant tout défaut, des signaux de tension chez les emprunteurs souverains et organiser une réponse coordonnée entre prêteurs africains et internationaux. L’AAMFI met en avant une surveillance partagée, un échange d’informations plus fluide et, surtout, des solutions de financement adaptées aux besoins identifiés, au lieu d’attendre l’explosion.

Samaila Zubairu, président de l’AAMFI et directeur général de Africa Finance Corporation (AFC), résume l’objectif : intervenir assez tôt pour empêcher l’escalade des désaccords entre créanciers et réduire la durée de négociations qui finissent par coûter très cher en crédibilité financière.

Ghana et Zambie : les restructurations qui ont servi d’électrochoc

Si l’AAMFI accélère maintenant, c’est parce que les restructurations récentes ont laissé des traces. Le Ghana a basculé en défaut fin 2022 et la Zambie dès novembre 2020. Dans les deux cas, les discussions se sont étirées sur plusieurs années, avec une forte exposition médiatique, des frictions entre catégories de créanciers et des effets durables sur l’accès au financement.

Bloomberg souligne que ces épisodes ont débordé sur des disputes publiques, des coupes de notation et même de l’arbitrage, transformant une crise de liquidité en crise de confiance prolongée.

Quand la crise de dette devient une crise de “statut” entre créanciers

Au cœur des tensions, un débat technique mais explosif : le statut de créancier privilégié. Traditionnellement, les grandes institutions multilatérales bénéficient d’un traitement prioritaire, ce qui leur permet de prêter à coût plus bas et de rester stables en temps de crise. Mais, dans les restructurations récentes, certaines institutions africaines ont vu ce statut discuté, contesté, ou jugé insuffisamment clair par d’autres parties prenantes.

Le cas le plus visible a été celui d’Afreximbank, au croisement de la dette ghanéenne, des marchés obligataires et des agences de notation. Fitch a annoncé fin janvier 2026 la dégradation d’Afreximbank à BB+ (catégorie spéculative) et le retrait de ses notations, en liant explicitement son analyse à l’accord sur la dette ghanéenne d’Afreximbank dans le cadre de la restructuration plus large.

L’Union africaine/APRM est montée au créneau dans une déclaration, estimant notamment que Fitch a mal interprété certaines discussions de remboursement et le débat autour du statut de créancier privilégié.

TDB : s’adapter à la “règle du souverain”

Autre exemple instructif : Trade and Development Bank (TDB). Fitch a évoqué un programme qui inclut la rédemption d’actions d’actionnaires ne répondant pas au “souverain test” tel que défini par le FMI, dans un contexte où les restructurations souveraines, notamment en Zambie, peuvent générer des pertes et de l’incertitude. Autrement dit, certaines institutions africaines ajustent leur gouvernance et leur actionnariat pour réduire les angles d’attaque et faciliter les discussions dans les cadres internationaux.

Ce que l’alerte précoce peut changer, concrètement

Le pari de l’AAMFI, c’est d’éviter que le monde découvre la fragilité d’un État au moment où il n’y a déjà plus de marge. Une alerte précoce peut permettre d’ouvrir plus tôt des solutions “intermédiaires” : refinancement mieux calibré, instruments de liquidité, ajustements de maturité, réformes ciblées, accompagnement technique, ou coordination de créanciers avant que les positions ne se figent.

En toile de fond, il y a aussi un enjeu de marché. Quand la restructuration s’étire, la prime de risque reste élevée plus longtemps, les banques locales portent le choc, et l’investissement privé ralentit. Réduire la durée et la conflictualité d’un épisode de dette, c’est aussi réduire le coût économique de l’incertitude.

Le vrai test : la capacité à agir quand l’alerte sonne

L’annonce est forte, mais elle sera jugée sur l’exécution. Un système d’alerte n’a de valeur que s’il déclenche des décisions rapides, des mécanismes d’appui crédibles et une coordination réelle entre prêteurs africains et internationaux.

Si l’AAMFI réussit, elle pourrait installer une nouvelle norme : moins de crises “surprise”, moins de bras de fer, et des restructurations plus courtes, plus lisibles, donc moins destructrices pour la crédibilité financière des États africains

Patrick Tchounjo

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