ActualitésPartenaires & Solutions

Énergie & banques : le Cameroun mise 139 M$ pour récupérer Eneo et rassurer les investisseurs

Le Cameroun vient de tourner une page clé de l’histoire de son secteur électrique. En rachetant à l’investisseur britannique Actis sa participation de 51 % dans Eneo pour environ 78 milliards de FCFA, soit près de 139 millions de dollars, l’État porte désormais sa part à 95 % du capital, contre 5 % pour le personnel. Vingt-quatre ans après la privatisation de l’ex-SONEL, l’opérateur historique de l’électricité repasse ainsi sous contrôle quasi intégral de l’État.

L’opération ne se limite pas à un geste politique. Elle redessine l’équilibre entre État, énergéticiens, banques et investisseurs, au moment où le pays doit à la fois réduire ses délestages, moderniser ses infrastructures et contenir la pression sur les finances publiques.

Un rachat ciblé, au cœur de la stratégie énergétique de l’État

Actis, entré au capital en 2014 à la suite d’AES, quitte Eneo dans un contexte de tensions récurrentes sur la performance opérationnelle, la régulation tarifaire et la gestion de la dette de l’entreprise. En acceptant une offre de 78 milliards de FCFA, le fonds cède la majorité et laisse l’État reprendre la main sur un actif jugé stratégique, Eneo restant le principal producteur et distributeur d’électricité du pays, au cœur de la chaîne de valeur énergétique.

Pour le Trésor, ce rachat s’apparente à un pari de souveraineté. L’idée est qu’il vaut mieux reprendre la gouvernance et le contrôle des flux de trésorerie de l’opérateur historique que laisser perdurer un schéma de privatisation partielle jugé peu efficace. L’État espère ainsi réorienter la stratégie d’investissement de l’entreprise, en lien avec les priorités nationales : sécurisation de l’approvisionnement, extension du réseau, intégration des nouveaux barrages et réduction des pertes techniques et commerciales.

139 millions de dollars sur le radar des banques et des marchés

Sur le plan financier, le rachat d’Eneo interpelle directement le système bancaire camerounais. La première question est celle du financement de l’opération : part prise en charge par les ressources budgétaires internes, part couverte par de la dette, éventuellement syndiquée avec les banques locales ou levée sur les marchés financiers. Même si les détails de la structuration ne sont pas entièrement publics, ce type de transaction s’inscrit dans une trajectoire où l’État recourt de plus en plus à des ressources hybrides combinant recettes budgétaires, émissions domestiques, financements extérieurs et appui des banques locales.

Dans ce schéma, le secteur bancaire est doublement exposé. D’abord comme potentiel financeur du rachat, directement ou indirectement, à travers des avances au Trésor ou la souscription de titres publics. Ensuite comme futur financeur des investissements d’Eneo, qui nécessiteront des capitaux importants pour moderniser le réseau, intégrer de nouvelles capacités de production et améliorer la qualité de service.

La nationalisation renforce également le poids des engagements contingents de l’État. Si Eneo venait à accumuler des pertes ou à ne pas honorer ses engagements, le risque se répercuterait désormais presque automatiquement sur les finances publiques, donc sur le profil de risque souverain, que banques et investisseurs suivent de près.

Opportunité ou risque pour les banques ?

Pour les banques camerounaises et régionales, le retour d’Eneo sous pavillon public est à la fois une source de risques et une fenêtre d’opportunités. Le risque tient d’abord à la concentration accrue sur le secteur public. L’exposition directe ou indirecte aux signatures souveraines et para-souveraines pourrait encore augmenter alors même que les régulateurs encouragent une diversification des portefeuilles de crédit. S’ajoute un risque de gouvernance, car si la structure de management et la discipline financière de l’entreprise ne s’améliorent pas, les banques pourraient se retrouver face à une entreprise publique sous-capitalisée, dépendante de la trésorerie de l’État et vulnérable aux chocs politiques ou tarifaires.

En parallèle, la transaction ouvre des perspectives positives. La maîtrise publique renforcée peut rendre plus lisibles les engagements de l’État dans les grands projets énergétiques, qu’il s’agisse de nouveaux barrages, de lignes de transport ou d’interconnexions régionales. Cette visibilité facilite la structuration de prêts syndiqués de grande taille, de cofinancements avec des institutions régionales et de montages combinant dette bancaire, financement concessionnel et instruments de marché. À moyen terme, le retour d’Eneo dans le giron public peut aussi favoriser l’émergence d’obligations liées à des projets énergétiques spécifiques, éventuellement assorties de garanties, et distribuées aux investisseurs institutionnels locaux comme les fonds de pension et les compagnies d’assurances.

Pour l’écosystème bancaire d’Afrique francophone, cette nationalisation doit donc être lue comme une reconfiguration de la manière dont risque, capital et dettes sont partagés entre État, entreprises publiques et banques.

Un signal fort pour l’architecture énergétique et financière du Cameroun

Sur le plan sectoriel, la reprise de 95 % du capital d’Eneo intervient alors que le paysage énergétique camerounais est en mutation. De nouveaux producteurs indépendants d’électricité montent en puissance, plusieurs barrages structurants arrivent ou doivent arriver en exploitation, et les débats sur les tarifs, les subventions et la viabilité financière de la chaîne électrique restent vifs. En reprenant le contrôle de l’opérateur historique, l’État peut mieux coordonner les contrats d’achat d’électricité avec les producteurs indépendants, la planification des investissements dans la production, le transport et la distribution, ainsi que l’articulation avec les politiques industrielles et les objectifs d’électrification.

Cette centralisation du contrôle impose toutefois une exigence accrue de transparence et de discipline financière. Les partenaires financiers, qu’il s’agisse des banques locales, des institutions régionales ou des bailleurs, demanderont des plans d’affaires crédibles, des états financiers audités et des mécanismes de régulation plus prévisibles pour continuer à financer un secteur historiquement marqué par les retards de paiement, les renégociations contractuelles et les sous-investissements.

Un test grandeur nature pour la crédibilité financière de l’État

En définitive, le rachat d’Eneo pour 78 milliards de FCFA constitue un test grandeur nature de la capacité de l’État camerounais à concilier souveraineté énergétique et discipline financière. La dimension de souveraineté est évidente, car la reprise de contrôle d’un opérateur stratégique envoie un signal politique fort dans un contexte où de nombreux pays africains réévaluent les résultats de certaines privatisations. La dimension de discipline est tout aussi centrale, car cette nationalisation accroît mécaniquement la part de l’État dans les risques et les dettes du secteur.

Pour les banques, les investisseurs et les régulateurs, le dossier Eneo deviendra un cas emblématique. Il s’agira d’observer si un pays qui a choisi de reprendre un actif stratégique parvient, en partenariat avec le système financier, à transformer cette décision en gains tangibles sur la fiabilité du réseau, la qualité de service, la croissance économique et la bancabilité à long terme du secteur énergétique camerounais.

Patrick Tchounjo

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page