Jules Ngankam : l’architecte des garanties PME en Afrique tourne une page

Il y a des départs qui font du bruit. Et il y a ceux qui déplacent des lignes sans bruit, parce qu’ils touchent à l’infrastructure profonde de l’économie. Jules Ngankam, économiste camerounais et figure clé de la finance du développement, vient d’annoncer la fin de son parcours à la tête de l’African Guarantee Fund (AGF), l’un des principaux mécanismes panafricains de garantie de crédit au service des PME. Dans un message d’adieu, il résume l’essentiel : ce qui était en 2013 une “jeune entreprise” portée par une mission est devenu, au fil des années, un acteur majeur du financement du développement.
Dans l’écosystème bancaire africain, AGF n’est pas une banque. C’est souvent mieux : un accélérateur de crédit. Un outil qui fait sauter le verrou le plus dur à casser pour les PME : l’accès au financement, quand les garanties manquent, quand le risque perçu est trop élevé, quand la confiance n’est pas assez “standardisée” pour les bilans bancaires.
Un départ qui oblige à regarder ce que fait vraiment un fonds de garantie
Le grand public suit les banques, les fintechs, les levées de fonds. Mais le crédit aux PME, lui, se joue aussi dans des institutions comme AGF, qui opèrent dans l’ombre avec une logique redoutablement simple : partager le risque avec les banques pour libérer des financements.
C’est ce mécanisme qui explique pourquoi le départ d’un DG comme Jules Ngankam compte. Parce qu’il ne s’agit pas seulement de gestion, mais de confiance : confiance des banques partenaires, confiance des investisseurs, confiance des agences de notation, confiance des États qui veulent des résultats sans exploser leurs déficits.
De 2013 à aujourd’hui : l’AGF, une institution bâtie comme une “machine à crédibilité”
Jules Ngankam rejoint AGF en 2013, puis grimpe jusqu’au sommet : après un intérim en 2020, il est nommé Directeur général du groupe par le Conseil d’administration en septembre 2020.
Sous cette période de montée en puissance, l’institution met en avant une dynamique d’expansion et de renforcement de ses instruments. Des plateformes sectorielles et bios publiques rappellent qu’AGF a étendu ses opérations dans plus de 40 pays africains, en s’appuyant sur des partenariats avec des institutions financières.
Mais le marqueur le plus “bancaire” reste la crédibilité externe. AGF a obtenu et conservé une notation de solidité financière AA- (très forte) attribuée/confirmée par Fitch Ratings, un signal rare et puissant pour une institution panafricaine de garantie.
Dans le langage des marchés, cette note n’est pas un trophée. C’est un passeport : elle conditionne le coût des ressources, la confiance des partenaires, et la capacité à déployer des garanties à grande échelle.
Inclusion financière : quand les femmes et les jeunes deviennent une stratégie, pas un slogan
Dans son message, Jules Ngankam insiste sur un point devenu central dans la finance africaine : l’inclusion n’est plus un chapitre “RSE”, c’est un angle de performance. L’idée est simple : si le financement ignore les entreprises portées par les jeunes et les femmes, il ignore une part massive de la croissance réelle.
AGF, sous sa direction, a aussi communiqué sur des partenariats et initiatives visant à réduire les biais de financement, notamment sur le segment des PME et de l’entrepreneuriat féminin, un terrain où l’écosystème africain s’est structuré ces dernières années.
Ce que son départ change pour les banques, les PME… et les bailleurs
Le sujet, maintenant, c’est la transition. Parce que l’AGF joue un rôle de “colle” entre plusieurs mondes : banques commerciales, banques de développement, bailleurs, États, investisseurs. Un changement à la direction générale peut impacter trois choses très concrètes.
D’abord, le tempo. Dans les garanties, la rapidité de décision est presque aussi importante que le pricing : trop lent, et le projet meurt.
Ensuite, la stratégie de risque. Chaque dirigeant imprime une doctrine : plus conservatrice, plus agressive, plus sectorielle, plus verte, plus PME, plus midcaps. Ce curseur influence directement le crédit disponible.
Enfin, la relation de confiance. Une institution notée, suivie, scrutée, doit maîtriser son récit et sa gouvernance, surtout dans un moment où les investisseurs demandent des preuves, pas des promesses.
Et après ? La question que le marché va poser
Qui garantit la continuité de l’infrastructure du crédit aux PME ? Qui maintient la note, l’appétit des banques partenaires, la capacité à couvrir plus de pays, plus de secteurs, plus de besoins, sans diluer la rigueur ?
Le départ de Jules Ngankam clôt un chapitre. Mais il ouvre surtout un test : celui de la capacité d’AGF à prouver que l’institution est plus forte que l’homme, et que la machine à confiance construite depuis 2013 peut continuer à faire ce qu’elle sait faire de mieux : rendre le crédit possible là où il ne l’était pas.
Patrick Tchounjo



